Homélie du 26 novembre 2023 - Solennité de Christ Roi de l'Univers

Régner, c’est servir !

par

fr. Sylvain Detoc

Il y a quelques semaines, les textes de la messe du dimanche portaient sur la vigne. C’était la parabole des vignerons homicides. Et le frère qui prêchait a eu une bonne idée. Il nous a dit : « Pour vous faire comprendre cette parabole, je vais m’appuyer sur mon expérience de fils de vigneron. »

Mais, pour parler de la royauté du Seigneur, qui aurait l’audace de dire : « Je vais m’appuyer sur mon expérience d’enfant de roi » ? Qui oserait prétendre : « Je suis un prince…, une princesse… Mon Père est roi ! » ?
Qui ? Eh bien, nous !
Oui, nous — et ce n’est pas un pluriel de majesté ! Je veux dire, nous tous. Nous, les enfants de Dieu. Nous, qui sommes l’Église, l’épouse royale du Christ, resplendissante de beauté, comme le dit l’Apocalypse (19, 7-8 ; 21, 2). Nous qui sommes comparables à cette princesse « vêtue d’étoffe d’or, et qu’on conduit, toute parée, vers le roi » dans le psaume 44 (v. 13-14). Nous qui sommes « couronnés de gloire et d’honneur », comme le dit le psaume 8 (v. 6). Nous, qui, par notre baptême, avons été élevés à la dignité de prêtres, de prophètes… et de rois ! Nous qui sommes donc, comme l’écrit encore saint Pierre, un « sacerdoce royal » (1 P 2, 9).

On pourrait continuer longtemps à les enfiler comme des perles précieuses, tous ces versets de la Bible qui exaltent notre dignité royale ! Ça nous ferait une jolie parure !
Mais ce ne serait pas suffisant, je le crains, pour que nous y croyions vraiment. Pas sûr, non plus, que ça suffise pour que le monde se dise : « Vous avez vu, les chrétiens ? Quelle noblesse d’âme, ces gens-là ! Quelles qualités de cœur ! »
Nous le savons bien : l’Église, ce n’est pas Disneyland ! La plupart d’entre nous se sentent plus crapauds que princes charmants…

De là à verser dans une vision sombre du christianisme, il n’y a qu’un pas, et il a été souvent franchi. Trop souvent. À tel point, d’ailleurs, que certains — et pas des moindres ! — ont fini par penser que le génie du christianisme, c’était de rabaisser l’homme et de lui faire mordre la poussière !
En 1936, par exemple, l’écrivain Louis-Ferdinand Céline écrit Mea culpa, un pamphlet d’une rare violence. Pas un pamphlet contre l’Église, pour une fois ! Mais contre… l’homme !
Céline revient d’un voyage en Union Soviétique. Il est amer. On croyait que l’humanité enfin libérée de Dieu, de l’Église, des patrons… ce serait le paradis. Et voilà qu’on se rend compte que le communisme, c’est l’enfer. Une fois délivrée de ces servitudes-là, l’humanité reste asservie ! Asservie à quoi ? À qui ? À elle-même, à son égoïsme, à ses passions… À ce compte-là, en effet, elle est moche, la nature humaine !
Et Céline de se lancer dans un éloge délirant du christianisme. D’après lui, « la supériorité des grandes religions chrétiennes, c’est qu’elles ne doraient pas la pilule ». Il en appelle à l’autorité des Pères de l’Église. Ces ecclésiastiques, explique-t-il, n’y allaient pas de main morte pour humilier l’homme « dès le berceau » ! Enfin, conclut Céline, si le chrétien veut être sauvé, il n’a pas intérêt à relever la tête. Qu’il s’écrase ! Peut-être que le roi du Ciel aura pitié de lui. Et encore, « ce n’est pas certain » !

Je ne suis pas sûr que Monsieur Céline ait lu les mêmes Pères de l’Église que ceux qu’on entend ici à l’office. Ceux qui enseignent, avec saint Irénée, que « la gloire de Dieu, c’est l’homme vivant ». Ou avec les saints Éphrem, Basile, Grégoire de Nysse, Jean Chrysostome et tant d’autres, que l’homme, créé à l’image de Dieu, est le roi de la Création, le joyau de cette couronne splendide qu’est l’univers ! À ce compte-là, elle est belle la nature humaine !

Mais cette beauté ne rayonne jamais autant que lorsque l’humanité reflète la royauté de Dieu. Quelle est-elle, cette royauté de Dieu ? Jésus nous a montré en quoi elle consiste. Il ne s’agit pas d’être servi, comme à la cour — « c’est pas Versailles ici ! » Il ne s’agit pas de se servir. Il s’agit de servir.
Régner, pour Dieu, ce n’est pas asservir ; c’est servir. Dès lors, ce règne de Dieu, nous pouvons contribuer à le faire advenir. Nous pouvons l’anticiper. Comment ? Chaque fois que nous soulageons la misère de nos frères et sœurs en humanité — et des misères, des faims, des soifs, des nudités, des solitudes, des tristesses, il y en a tellement, et dans tant de domaines ! — bref, chaque fois que l’homme est relevé par un acte de bonté, le Royaume de Dieu grandit.

Au terme de l’histoire, quand le troupeau sera rassemblé dans la bergerie, quand tout sera récapitulé dans la mort et la résurrection du Christ, Dieu sera tout en tous. Il ne restera que l’amour. Or l’amour ne se paie pas de mots. N’attendons pas la fin du monde pour commencer à aimer.