Homélie du 10 octobre 2004 - 28e DO

« Relève-toi, pars; ta foi t’a sauvé »

par

fr. Jean-Hugo Tisin

«Il faisait route vers Jérusalem». Il passa au milieu de la Galilée et de la Samarie. C’est l’ultime voyage de Jésus, vers Jérusalem et son Temple.

Les disciples l’entourent sans doute, mais Luc ne mentionne que le «Maître». Les lieux, les circonstances de la rencontre face à face avec le lépreux, l’étranger schismatique sont indiqués à cause de leur signification symbolique.

 

Les lieux, d’abord

La scène se situe à la frontière d’un pays sous influence judéenne: la religion israélite y est dominante; ce pays est la Galilée. Mais un autre pays s’interpose entre la Galilée des Nations et la Judée où se trouve le Temple. C’est la Samarie. Pour les Judéens, les Samaritains sont des étrangers (des Allogènes dit le texte), quoi qu’il en soit de leur prétention d’adopter les livres de Moïse.

Le Samaritain est plus qu’un étranger, à vrai dire; il est, pour une part un païen d’origine païenne, pour une autre part un orthodoxe symbolisée par le seul vrai sacerdoce, celui de Jérusalem. L’évangéliste Luc, comme Jean, est sensible à la condition spirituelle des Samaritains. Très proches à certains égards des Juifs, des Judéens, ils s’en séparent pourtant, plus que tout autre peuple. Et cependant, Luc et Jean savent que ces étrangers seront parmi les premiers à accepter le témoignage prophétique de Jésus. Pour Luc, le lépreux qui se jette aux pieds de Jésus, comme le Samaritain évoqué dans la fameuse parabole de la route de Jérusalem et Jéricho, sont les premiers de l’accession à la foi, au Salut. Ils font partie des premiers à entrer dans le Royaume des Cieux. Jésus, en inaugurant sa mission dans la synagogue de Nazareth, l’avait annoncé: ;«Il y avait beaucoup de lépreux en Israël lors du prophète Élisée, pourtant aucun d’eux ne fut guéri, mais bien Na’aman le Syrien» (Lc 4, 17). Le chemin universel du Salut commence par l’acte de foi du Samaritain lépreux. Il passe par le lieu de la Croix, symboliquement placé hors du «camp», hors de la ville et parvient jusqu’aux confins du monde. Réfléchissons encore sur les lieux et leur symbolisme.

En toute expérience de purification, selon la tradition judéenne, et aussi dans la Samaritaine, quel est le lieu où l’homme est ré-introduit dans la communion? Où l’exclu trouve-t-il son lieu de réconciliation? C’est le Temple, le Temple de Jérusalem pour les Juifs, le Temple de Garizim pour les Samaritains. L’un et l’autre se rattachent au centre symbolique du «camp» de l’Exode où se trouvait la tente de réunion.

Si Jésus indique aux lépreux ce qu’il est convenu de faire: aller au Temple, consulter le prêtre spécialiste des maladies de la peau, expert en matière de pureté et d’impureté légale, il fait silence pourtant sur cet acte tenu pour traditionnel. Au fond, il n’est plus question de Temple, ni d’ailleurs de prêtres, ni de pureté ou d’impureté. Les lépreux sont guéris en chemin. Le Samaritain, revenu sur ses pas n’a cure, au demeurant des expertises officielles. Se retournant, il va vers le seul prêtre qui soit. L’évangéliste avait d’ailleurs évoqué un autre lépreux se présentant devant Jésus. Pour prendre conscience de cette révolution spirituelle qui se manifeste dans les actes concrets de Jésus, il suffit de lire par exemple ce passage juridique que l’on a trouvé à Qumran, qui date sensiblement du temps de Jésus:
«Concernant les lépreux, nous avons déterminé qu’ils ne peuvent pénétrer dans aucun lieu contenant des aliments purs consacrés, car ils seront tenus à l’écart hors du camp. Tant qu’ils sont impurs, les lépreux ne doivent pénétrer dans aucun lieu contenant des aliments purs consacrés». Méditons quelques instants sur le face à face de Jésus et du Samaritain.

Dans un autre passage de l’évangile de Luc, Jésus est aussi seul face à un lépreux (Lc 5, 12-16). Jésus l’a touché, guéri, relevé. Qui est Jésus dans cet acte de relèvement? Il est le grand prêtre, le seul grand prêtre et son Corps est le vrai Temple. La distance du pur et de l’impur s’abolit. Jésus a entendu le cri à distance des lépreux: Maître! «eleison îmas!» qui doit traduire «fais nous grâce, fais nous miséricorde» des Psaumes, prière qui ne se dit qu’à Dieu. C’est le premier acte de foi, à distance, devant Celui qui est au-dessus d’eux, comme un surveillant, un président.

Le lépreux samaritain, guéri, s’étant «retourné» – nous pourrions dire converti (c’est le même verbe exprimant la conversion spirituelle) – glorifie Dieu, tombe la face contre terre, aux pieds de Jésus, lui «rend grâce»! (C’est le verbe qui qualifie l’Eucharistie!); Jésus le «relève» (le verbe de la Résurrection!) «Va, ta foi t’a sauvé!»

Les deux personnes sont devant Dieu: celle qui est aliénée, exclue de la communion, et celle qui réconcilie dans l’action de grâce, dévoilant déjà le sens ultime de sa présence: la Résurrection. – Le salut, la guérison intérieure et extérieure adviennent par la foi en la personne du Maître. L’Homme est relevé, déjà ressuscité et sa destinée nouvelle lui est présentée: «Pars, met-toi en route!» Il semble que Jésus lui dise: «Relève-toi, monte avec moi à Jérusalem vers la croix, signe de malédiction, d’aliénation, signe de mon exaltation, la manifestation du Salut!»

Frères et Sœurs, n’est-ce pas notre destinée spirituelle? Le sens de notre vie n’est-il pas révélé aujourd’hui en ces deux destinées croisées! Nous sommes configurés à l’Être du Christ apparemment exclus par la malédiction de sa croix de la communion des vivants, mais relevé, exalté en son mystère d’unité avec Dieu. Étrange paradoxe que ce destin croisé des êtres rejetés hors du «camp»! Une tradition israélite pharisienne postérieure n’ira-t-elle pas jusqu’à affirmer sans référence chrétienne d’ailleurs, que le Messie attendu se nommera le «Lépreux de la maison de Juda»!

Quant à nous, affirmons avec Paul:

«Elle est sûre cette Parole:
_ Si nous sommes avec lui,
_ avec lui nous vivrons,
_ Si nous sommes infidèles
_ lui restera fidèle
_ Car il ne peut se renier lui-même
».