Homélie du 15 octobre 2006 - 28e DO

S’arracher à tout pour s’attacher à Lui

par

fr. Gilles-Marie Marty

Plus on est familier de l’Évangile, plus on prend conscience de son inépuisable richesse. Aussi le prédicateur est-il souvent embarrassé devant le nombre de pistes possibles. Et le plus dur, quand il en choisit une, c’est d’avoir à renoncer à toutes les autres… Mais il parait que c’est la vie! Considérons donc un seul enseignement de cette page d’Évangile, à savoir que Dieu nous propose de faire sa Volonté de deux façons distinctes. Dieu a prévu pour ses enfants d’accomplir leur existence selon deux ordres possibles.

D’une part, l’ordre premier, ancien, traditionnel, toujours valable, même obligatoire car devant être observé docilement et fidèlement par tous. C’est l’ordre des commandements de la Loi, déjà connu des Juifs, au moins en partie (et parfois déformé, cf. dimanche dernier). D’autre part, l’ordre nouveau, novateur, celui des «conseils» de l’Évangile, des appels que Dieu adresse librement à certains individus, invités du coup à y répondre librement.

Ces deux ordres viennent de Dieu. Tous deux sont bons. Tous deux ont la promesse de la vie éternelle, et y conduisent efficacement. La foi chrétienne n’a jamais dit que l’ordre antique, grosso modo celui du mariage et de la propriété,était inférieur à l’ordre nouveau. En effet, depuis le Christ, l’ordre ancien peut être vécu en lui et avec sa grâce. Mais tout surélevé par la grâce qu’il soit, il reste l’ordre ancien, celui de la nature, celui de la Loi. Il a presque tout… il lui manque une chose, une seule : une certaine liberté.
Je parle de cette liberté surnaturelle, qui défie la nature et ses besoins, qui défie l’homme et ses désirs, et qui, ayant croisé le regard de Jésus, a saisi, une fois pour toutes, qu’elle ne pourra plus jamais se satisfaire de ce monde.

Comprenne qui pourra… Pourtant, je le répète, cet ordre nouveau n’annule pas l’ancien. Par ex., si notre homme avait répondu «Maître, j’ai observé tous ces commandements depuis ma jeunesse, mais peut-être pas assez: je voudrais faire mieux», s’il avait dit cela, ne pensez-vous pas que Jésus l’aurait encouragé à poursuivre dans cette ligne? Mais il n’a pas dit cela car l’Esprit avait mis dans son cœur un désir plus grand, celui de servir Dieu non plus par la qualité de sa vie et de la gestion de ses biens, mais par l’abandon de toutes ces richesses légitimes. L’Esprit-Saint le poussait dans l’ordre nouveau, des conseils.
Comme c’était un homme sincère, et généreux, il est donc venu à Jésus pour en savoir plus, comment faire… Jésus lui répond «va, vends tout, viens, suis-moi». Notre homme n’avait pas besoin d’en entendre davantage pour voir que cet ordre nouveau est une folie.

Nos deux ordres sont en effet comme deux pyramides, l’une reposant sur sa base, l’autre reposant sur sa pointe. Le premier ordre assume la sagesse humaine, le second défie la sagesse humaine. Pourtant, je répète, ces deux ordres découlent de l’unique volonté divine, et se réalisent au moyen de la même grâce de Dieu. Mais le second, qui tient sur sa pointe, l’ordre des conseils qui tient sur Jésus-Christ seul, une folie aux yeux du monde, fait peur.
Justement notre homme a eu peur de cette folie. Il prouve que celui qui possède des richesses se trouve en fait possédé par ses richesses. Voilà notre homme rebroussant chemin, tristement. Il est triste, car, lui, sincère, généreux, prêt à toutes les bonnes œuvres, vient de découvrir combien il était lié, entravé. Le malheur n’est pas de posséder des biens, mais d’y attacher son cœur et son destin. Et cela arrive si facilement! D’où la parabole du chameau et du chas de l’aiguille.
Elle signifie que le riche (= celui qui possède quelque chose, pas forcément un millionnaire) est attaché par ses richesses à ce monde. Or pour entrer dans le Royaume de Dieu, il faudra bien s’arracher à ces richesses ! Certes, cela arrivera à tous, un jour ou l’autre, quand la mort nous arrachera brutalement à la vie, à notre corps, et au reste…

Mais, pour le moment, nous sommes vivants et la question de notre homme garde toute sa pertinence : que devons-nous faire, ici et maintenant, pour obtenir la vie éternelle?

Réponse: tout dépend de l’ordre où Dieu nous appelle. Pour la plupart, c’est l’ordre ancien. Pour certains, c’est l’ordre nouveau, où retentissent les paroles de Jésus: impossible de s’attacher à Jésus seul, sans s’être arraché aux bonnes et belles choses d’ici-bas: les richesses, et aussi le mariage. Car ce nouvel ordre annonce dès ici-bas la vie éternelle et bienheureuse, où les richesses ne serviront plus à rien, et où l’on ne prendra ni mari ni femme. C’est Jésus lui-même qui l’a voulu ainsi ; c’est lui qui y appelle certains, et qui attend leur réponse avec une immense patience (cf. Ste Thérèse d’Avila, qui mit 20 ans à lui répondre un vrai «oui» ).

Voilà donc une leçon de cet Évangile: tous les chrétiens ne sont certes pas invités à entrer dans l’ordre nouveau (il faut y avoir été invité par Jésus!) mais tous sont invités à en reconnaître la valeur. L’ordre nouveau (de la pauvreté et de la virginité à cause de Jésus) et l’ordre ancien (celui de la propriété et du mariage) se complètent et s’épaulent pour aider tous les chrétiens à vivre des commandements et des béatitudes, et ainsi hériter la vie éternelle.

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