Homélie du 29 mai 2005 - Fête du Saint Sacrement

Sermon pour la solennitédu Saint-Sacrement

par

fr. Serge-Thomas Bonino

Acte I. Au commencement (Gn 1). L’Esprit de Dieu plane sur les eaux et la Parole, le Verbe du Père, retentit : «Que la terre émerge de la masse des eaux et qu’elle produise à foison une multitude d’êtres vivants». L’Esprit est fécond, la Parole est efficace: de ce qui n’était pas, l’être surgit, irréfutable. L’action conjointe de la Parole et de l’Esprit fait partout jaillir la vie.

Acte II. À la plénitude des temps, au jour de l’Annonciation (Lc 1). Ce même Esprit qui couvait les eaux primordiales prend sous son ombre féconde Marie de Nazareth et, en elle, la Parole, le Verbe, se fait chair. Oui, dans le sein très pur de la Vierge, l’Esprit fait émerger une terre nouvelle: la terre des vivants qui vivent de la vie même de Dieu. Cette terre, c’est la sainte humanité de Jésus.

Acte III. Aujourd’hui, à la Messe. Le prêtre étend les mains sur le pain et le vin, en signe de l’Esprit qui plane sur le monde et donne la vie. Puis il prononce les paroles mêmes de Jésus: «Ceci est mon Corps; Ceci est mon Sang», et à l’instant même la vie jaillit. Sous les apparences du pain et du vin, voici que le Ressuscité en personne se tient présent au milieu de son peuple. Présent d’une présence vraie, réelle et substantielle, ainsi que l’ont défini les Pères réunis par l’Esprit au concile de Trente. Présence vraie, tout d’abord, et non simple présence symbolique, comme peut l’être la présence du regretté Mirza dans la photographie jaunie qui trône sur la cheminée de sa patronne. Présence réelle aussi, c’est-à-dire présence qui ne dépend pas de mes dispositions personnelles, de la conscience à éclipses que je peux en avoir. Certes, Roméo, quand bien même il serait à chasser le kangourou en Australie septentrionale, est présent à la pensée de sa Juliette toulousaine, mais ce n’est, hélas, qu’une présence morale, non une présence réelle. Jésus-Christ, lui, est réellement présent dans l’eucharistie. Non seulement quand j’y pense, mais même quand je n’y pense pas ou n’y crois qu’à moitié. Présence vraie, présence réelle, présence substantielle, enfin, car Jésus n’est pas présent seulement par son action, comme quand ce même Roméo, d’une cabine de sa lointaine Australie, téléphone à sa Juliette. Non, Jésus est là en personne, en son être même.

C’est qu’au moment de la consécration se produit un étonnant changement, un véritable miracle, «le plus grand des miracles qu’ait fait le Christ», déclare saint Thomas, car ce changement n’a aucune espèce d’équivalent dans notre expérience: par la puissance de l’Esprit et l’efficacité de la Parole, la substance du pain est tout entière transformée en la substance même de Jésus-Christ. Ce qu’en termes précis, la foi de l’Église appelle la transsubstantiation.

Essayons de comprendre, tant soit peu. Il y a, vous le savez (au plan de l’analyse philosophique, bien sûr, et non de la simple analyse physique), comme deux niveaux en chaque être. Il y a primo le niveau profond de son identité intime, celle qui assure sa continuité malgré les changements de surface. C’est ce qu’on appelle la substance, littéralement «ce qui se tient dessous». Et il y a secundo le niveau plus extérieur, plus superficiel, plus apparent d’ailleurs, des accidents, c’est-à-dire, littéralement de «ce qui arrive ou survient» à un être qui a déjà son identité. Par exemple, l’homme grisonnant, bedonnant et pontifiant qui vous parle aujourd’hui n’est pas un autre, quant à sa substance, que le beau bébé joufflu et gazouillant qu’il fut jadis, mais les accidents, eux, – la taille, le poids, les idées, les relations sociales… – se sont modifiés.

De fait, à l’ordinaire, ce sont les accidents qui changent alors que la substance reste elle-même. Or, à la Messe, il se produit l’inverse : la substance change; les accidents demeurent. La réalité profonde du pain est transformée en la substance même de Jésus-Christ. Par conséquent, avant la consécration, sous les apparences du pain, il y a du pain; après la consécration, sous ces mêmes apparences – car la taille de l’hostie, son goût, ses propriétés nutritives sont restées les mêmes – il y a Jésus-Christ en personne, son corps, son âme, son humanité et sa divinité.

«Comment cela se fera-t-il ?» demandait Marie à l’ange (Lc 1, 34). La même question se pose à nous devant le mystère inouï de l’eucharistie. Comment cela peut-il se faire? Et il n’y a pas d’autre réponse que celle que l’ange fit alors à Marie: «Rien n’est impossible à Dieu» (Lc 1, 37). La Parole de Dieu est une parole créatrice, efficace. «Il dit et cela est» (Ps 32, 9). Elle réalise ce qu’elle signifie. Aussi lorsque Jésus-Christ, qui est cette Parole faite chair, déclare: «Ceci est mon Corps», je ne doute pas qu’il puisse être et qu’il soit réellement présent dans l’eucharistie.

Soit, me direz-vous, mais ce n’est pas Jésus qui aujourd’hui célèbre la Messe! En êtes-vous si sûrs? N’avez-vous pas observé qu’au moment de la consécration, le prêtre cesse de parler en son propre nom ou même au nom de l’Église? À ce moment là, il s’efface devant Jésus-Christ. Il se contente de lui prêter sa voix: «Ceci est mon corps». Pas celui du prêtre, celui du Christ! C’est qu’alors la parole du prêtre est plus qu’une parole d’homme. Elle est l’instrument dont Jésus-Christ se sert pour effectuer la transsubstantiation. Certes, un méchant pinceau est bien incapable de réaliser par lui-même un chef d’œuvre, mais, manié par un peintre de génie, il produit des merveilles. De même, la parole d’un homme est bien incapable de réaliser un changement aussi étonnant. Mais quand cette parole est toute pénétrée, habitée traversée, par la Parole par qui tout a été fait (Jn 1, 3), alors elle peut tout. Elle fait émerger au cœur de notre assemblée la terre nouvelle, la terre des vivants: le Corps de Jésus-Christ.

Acte IV. À la Messe, après la consécration. Une fois encore, le prêtre implore le don de l’Esprit. Oui, Père, que l’Esprit de sainteté qui vient de réaliser la merveille de la présence eucharistique parmi nous, vienne maintenant lui faire porter tous ses fruits de sainteté en nous. Que l’Esprit qui a changé le pain en Corps du Christ change maintenant nos cœurs de pierre en cœurs de chair. Alors, nous qui avons part au même pain, nous formerons vraiment un même corps dans la charité. Oui, qu’au moment où nous recevons le corps eucharistique du Christ, l’action conjointe de la Parole et de l’Esprit fasse de nous le corps mystique du Christ, son Église, cieux nouveaux et terre nouvelle.

Ainsi, communion après communion, la vie de la Trinité sainte nous investit et s’enracine plus profond dans nos cœurs. Jusqu’au jour béni où Dieu, enfin, sera tout en tous et où nous serons, chacun et tous ensemble, pure action de grâce, pure eucharistie, à la louange de gloire du Père.

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