Homélie du 12 décembre 2010 - 3e DA

Suis le Précurseur

par

fr. Gilles-Marie Marty

Voilà déjà plus d’un an que Jésus parcourt le pays en prêchant, mais sans grand résultat: aucune conversion générale n’est en vue ? Pourtant Jean-Baptiste ne vit que pour cela! Sa seule attente est que le peuple, tout le peuple élu, se convertisse enfin. Grande fut donc sa joie de baptiser Jésus, en qui il a reconnu le Messie! Cependant il s’interroge car le Messie est là mais le Règne de Dieu n’avance pas ou presque pas? La patience de Jean est à rude épreuve! Il se demande si Jésus est bien le Messie? Il a besoin d’une confirmation, car il est en pleine épreuve, en prison avec la mort qui rôde. Alors il a envoyé des disciples interroger Jésus: Es-tu celui qui doit venir ou devons-nous en attendre un autre?.

À l’époque tout le peuple attendait intensément le Messie, incarnant la grande promesse de Dieu. Mais les Juifs imaginaient que ce Messie serait un roi capable de chasser l’occupant et restaurer la puissance temporelle d’Israël, un dominateur des nations, un nouveau David et Salomon. Le Messie selon les juifs est un guerrier. Jean-Baptiste lui aussi attend le Messie. Rappelez-vous dimanche dernier son apostrophe aux Pharisiens: engeance de vipères, produisez un fruit digne de votre repentir (car) déjà la hache est à la racine? Celui qui vient (le Messie) va nettoyer son aire: il gardera le blé et brûlera la paille (c’est-à-dire les méchants) dans un feu qui ne s’éteint pas. Le Messie selon Jean-Baptiste n’est pas un guerrier, c’est un justicier. C’est certes plus près de la vérité? mais encore loin du véritable Messie, celui de Dieu, dont seul Jésus peut parler. D’où sa réponse: Allez rapporter à Jean ce que vous entendez et voyez: allez dire à Jean que, moi Jésus, j’accomplis les miracles annoncés par le prophète Isaïe, et qu’ainsi la Parole de Dieu s’accomplit sous vos yeux par mes œuvres! Le Messie des Juifs devait s’imposer par des coups d’éclat, guerriers ou politiques; le Messie de Jean-Baptiste devait s’imposer par un coup d’éclat religieux, une conversion en masse du peuple?.

Le Messie de Dieu, répond Jésus, ne s’impose pas par des coups d’éclats: au contraire, il se propose, par des signes, aussi admirables que discrets. Le vrai Messie est l’Agneau de Dieu, qui sauvera le peuple non par des batailles ou des violences mais par ses souffrances, non par le glaive mais par sa propre mort. Cela semble peut-être aller de soi après 20 siècles de christianisme, mais à l’époque, c’était énorme, inouï… C’est pourquoi Jésus ajoute: heureux celui qui ne tombera pas à cause de moi, en traduction littérale: heureux celui pour qui je ne serais pas occasion de scandale, car un Messie qui meurt, c’est un terrible scandale, pour les juifs, les musulmans, et tous les hommes religieux.

Au fait, qu’est-ce qu’un scandale? Le grec scandalon désigne le rocher qui affleure sur le chemin, accroche le pied et qui fait trébucher le marcheur. Ici, dans l’Évangile, le scandale, c’est ce roc sous mes yeux, mais qui me fera trébucher si je ne le vois pas, si je refuse de le voir. Sur quoi la raison humaine peut-elle donc buter? Elle peut buter sur les signes que donne le Messie. Des signes publics mais qui ne s’imposent pas, et auxquels il faut donc être attentifs. Ainsi tout dépend du cœur de l’homme: une même chose sera soit un signe qui oriente vers Dieu, une occasion de louange, soit un obstacle, un scandale, une occasion de chute. Cet Évangile rappelle que les œuvres de Jésus sont, pour chacun, l’épreuve décisive: cet enfant sera un signe de contradiction pour la chute et le relèvement de beaucoup. Face à Jésus en effet, ou bien on achoppe et on chute, ou bien on saute et on le suit. À chacun de choisir, de faire ce choix, le plus important de toute sa vie.

Jean-Baptiste lui-même a traversé cette épreuve et il a sauté l’obstacle. Il avait pourtant de quoi tomber, en pensant que Jésus le laissait pourrir dans ce cachot brûlant et infect! Quel cauchemar, quelle tourmente, quel scandale: son cousin, le Messie de Dieu, l’abandonnait donc au sort que vous savez! Il y avait de quoi se révolter et trébucher de tout son long! Eh bien, c’est là, devant le scandale et la mort que Jean-Baptiste donne sa mesure. Et ce sera un signe pour le monde entier. Jésus le rappelle aux foules: Qu’êtes-vous allés voir au désert? un roseau agité par le vent?. Oh que non! Jean n’a rien d’un roseau agité par le vent, lui qui ne plie devant rien ni personne. Si Jean est une plante, alors c’est un cèdre, le plus grand des arbres, inflexiblement tendu vers le ciel. C’est pourquoi parmi les enfants des femmes, nul n’est plus grand que lui. Oui: plus grand qu’Abraham le père des croyants, et que le roi David, et que Moïse à qui Dieu avait parlé face-à-face! Plus grand car choisi dès le ventre de sa mère pour être le Précurseur du Messie, et surtout par sa fermeté dans l’épreuve, sa confiance, fidélité.