Homélie du 1 novembre 2000 - Fête de la Toussaint

Tel qu’il est

par

Avatar

        Frères et sœurs, que faisons-nous le premier novembre? Alors que l’automne s’installe, l’église est décorée des dernières fleurs encore vivantes, la bruyère ou les chrysanthèmes: serait-ce pour nous souvenir des riches heures de la moisson, alors que la nature entre dans son déclin et bientôt dans la mort de l’hiver? La Toussaint, au moment où va s’achever l’année liturgique, serait-ce une grande récapitulation de tous les saints que l’on n’a pas pu ou su nommer avant, une façon de n’oublier personne en remplissant notre «devoir de mémoire»? Célébrer la Toussaint, serait-ce regarder pieusement défiler la longue théorie des saints et des saintes bien comptés, douze fois douze mille; dévisager chacun d’entre eux, dans le cadre doré d’une dévotion séculaire ou d’une canonisation plus récente: la sainte pénitente, son silice et ses parfums, le saint curé, sa soutane et son surplis, le saint jeune homme avec son bon sourire et son allure sportive, le saint pape avec sa calotte et sa bedaine rassurante? …

        Penser cela, frères et sœurs, ce serait exactement tourner le dos au mystère de ce jour; vous avez entendu saint Jean tout à l’heure: «Moi, Jean, j’ai vu un ange se lever du côté où le soleil se lève»; du côté où le soleil se lève et non pas du côté où il se couche; en célébrant la Toussaint l’Église ne se tourne pas vers le passé, mais vers l’avenir! Comme jadis au Voyant de Patmos, le Seigneur nous dévoile aujourd’hui «ce qui doit arriver par la suite». Aujourd’hui, nous contemplons moins le défilé suranné de cent quarante-quatre mille personnages historiques, que la foule immense qui les suit, et que nul ne peut dénombrer – vision prophétique de la destinée qui nous attend tous! Tous, nous sommes appelés par le Père à rejoindre la foule des saints!

Tous ces gens vêtus de blanc, gui sont-ils et d’où viennent-ils?

Ils viennent de la grande épreuve; ils ont lavé leur robe dans le sang de l’agneau!

        Ici le démon automnal de la nostalgie revient en force ,..: l’Apocalypse a beau vouloir nous décrire un avenir, nous avons peine à le faire nôtre! Si seulement nous vivions à une époque comme celle des martyrs qui sont ici évoqués, à une époque où l’on prenait au sérieux les questions religieuses, où la foi comptait, où l’on voulait faire son salut, où les miracles étaient possibles! Au lieu qu’aujourd’hui nous n’avons plus de grande épreuve, nous sommes dans la paix anesthésiante d’une société qui a confiné la religion dans le domaine des opinions privées toutes plus relatives les unes que les autres, d’une civilisation où l’on s’assure contre tous les risques, y compris la mort!

        Certes, nous savons, dans la foi, que nous sommes enfants de Dieu, et que ce que nous serons ne paraît pas encore. Certes, le monde ne peut pas nous connaître, puisqu’il n’a pas découvert Dieu, mais nous-mêmes, il nous arrive bien souvent d’hésiter… Être chrétien aujourd’hui, à quoi bon?

        Si du moins nous étions calomniés et persécutés! nous pourrions penser que nous sommes sur la bonne route, que notre témoignage porte, qu’il dérange, que les consciences vont peut-être se réveiller?… Mais pas du tout, les repères du christianisme sont doucement mais sûrement gommés de la surface sociale, notre mode de vie ne suscite plus que des études d’anthropologie ou de psychologie religieuses! «Où est-il ton Dieu?» nous demande l’athéisme pratique qui a tout envahi.

        Et nous qui sommes dans la foule qui suit le Christ, nous devenons incapables de voir Dieu à la source de nos aspirations; nous sentons bien qu’il serait absurde qu’elles restassent vaines, nous osons même espérer qu’elle existe, mais … nous n’avons ni terrain favorable où faire pousser cette espérance, ni milieu hostile qui nous provoque à ta persévérance; alors nous sommes minés par le doute ou engourdis par l’ennui!

        Et si notre grande épreuve était là: d’avoir à éprouver, dans la grisaille d’une société où tout se vaut, la tristesse de ne pas être les saints de vitrail flamboyants que nous imaginions? Si c’était ça, notre grande épreuve: d’avoir à ressentir la peine de vouloir être pauvres de cœur et d’être encombrés par tant de richesses culturelles devenues notre seconde nature? À soutenir la lutte et la compétition quand on voudrait être doux? À pleurer une pureté perdue dans un monde où les trois concupiscences sont érigées en axiomes publicitaires? À devoir séduire quand on voudrait pleurer?

        Si notre épreuve était précisément de vouloir œuvrer pour la justice et d’être compromis avec les structures de péché qui gangrènent nos sociétés libérales? De vouloir accomplir simplement notre devoir d’état, à la maison, au bureau ou au couvent, quand on hâte l’avènement d’une société de loisirs; de vouloir accueillir le don de la vie, fût-ce celle d’un bébé handicapé ou d’un vieillard dépendant, quand on pousse à les supprimer; de vouloir respecter nos engagements, fût-ce avec un mari violent ou une épouse acariâtre, quand tout nous invite à nous séparer? Si notre épreuve consistait à espérer, dans tout cela, être du moins miséricordieux et, à chaque fois, à redouter de n’avoir été que lâche? Comme la sainteté peut nous sembler lointaine!

        C’est dans cette atmosphère de crépuscule que Jésus, nous voyant dans la foule qui le suit, s’assoit, ouvre la bouche et nous annonce l’aurore: «Quand toutes ces choses vous arriveront à cause de moi, réjouissez-vous et soyez dans l’allégresse, car votre récompense est grande dans les cieux! Non, tous ces désirs qui vous traversent ne sont pas des signes de névrose! Oui, ils viennent de plus loin que vous: ils viennent du Père qui vous appelle à Lui! Pour l’instant la lumière terrestre vous montre surtout des motifs de tristesse, que la foi seulement tourne en espérance.

        Mais souvenez-vous de ce que je vous disais aux jours de ma chair: le serviteur n’est pas plus grand que son maître; tous ces saints que vous contemplez, aujourd’hui auréolés de gloire, les martyrs avec leur palmes, les pasteurs avec leurs crosses, les vierges avec leurs voiles, les docteurs avec leurs livres et les époux avec leurs conjoints, sont allés au bout des mêmes aspirations que vous, les yeux fixés sur moi, le Chef de leur foi, qui au lieu de la joie qui m’était proposée ai enduré la croix, au mépris de la honte et qui suis assis désormais à la droite du Père!

        J’aurais beaucoup de chose à vous dire, mais pour l’instant vous êtes encore en ce monde, et votre esprit est trop limité par rapport à l’infinie Bonté pour laquelle vous êtes faits! C’est pourquoi sa présence vous attire et vous assoiffé, vous exalte et vous épuise…

        Ayez courage, j’ai vaincu le monde: pour l’instant ma grâce vous suffit, mais lorsque je paraîtrai, à la fin de votre vie, à la fin du monde, vous connaîtrez ma gloire; je vous rendrai semblables à moi, le seul saint que vous avez chanté dans le Gloria, je vous illuminerai, moi, la lumière née de la lumière que vous allez proclamer dans le Credo: alors vous serez capables de voir Dieu tel qu’il est! Pour l’instant, courez avec constance l’épreuve qui vous est proposée; si quelqu’un me sert, qu’il me suive, et où je suis, là aussi sera mon serviteur. Si quelqu’un me sert, mon Père l’honorera: tout homme qui fonde sur moi une telle espérance se rend pur comme je suis pur