Par une curieuse rencontre du calendrier, le dimanche du Bon Pasteur survient cette année lorsque l’Église reçoit le successeur de l’Apôtre à qui le Christ a dit « Pais mes brebis ». Les brebis restent les siennes. C’est son troupeau. Mais il en confie la garde à son vicaire. Parmi les titres sédimentés par les siècles autour du trône du pape, il y a celui de « Pasteur universel ». Il signifie que l’Église substituée à la cité antique de Rome, cette Rome nouvelle bien mieux fondée dans le sang mêlé des deux frères Pierre et Paul que la première par Romulus assassin de Rémus, cette Église donc n’est autre que la totalité des sauvés. Elle est la cosmopolis, la cité identifiée à l’univers sauvé. De sorte que disposer de l’universalité des moyens de salut, ce que signifie être catholique, et être romain, c’est un pléonasme, et tout autre dénomination un oxymore. Il y a là un profond mystère, à la jointure de l’effort naturel des hommes pour bâtir les villes de leurs civilisations et de la Providence divine qui les dirige. On a beaucoup parlé des origines variées des cardinaux. Tel est né Philippin, tel Suédois, tel Haïtien. Mais tous sont devenus des Romains, et cette qualité l’emporte sur toutes les autres. La romanité garantit à notre foi son ancrage dans la réalité et sa prise sur les événements. Rome, ce chef-d’œuvre de l’intelligence et de l’art de l’homme, ne peut mourir, c’est la ville éternelle, qui semble avoir communiqué à l’Église quelque chose d’une immortalité déjà acquise à sa nature.
Méditons cette conduite des nations sous la garde de Rome, la seule cité de la terre assurée d’être la maison commune à tous les sauvés. Pendant que le monde se disloque en identités antagonistes, pendant que d’inquiétants bruits de bottes résonnent ici ou là, toujours plus près, l’Église reçoit de Dieu un Pasteur romain. C’est un grand signe prophétique envoyé à l’univers dans son chaos, un signe de consolation et de sollicitude de Dieu. Cette vérité est de tous les temps, mais à chaque génération il revient de l’entendre selon que l’Esprit le lui donne. L’évangile nous en livre quelques caractéristiques :
Mes brebis écoutent ma voix
Je les connais et elles me suivent (Jn 10, 27).
Pourquoi le Christ nous dit-il que les brebis se guident à la voix du pasteur, et non par d’autres signaux ? C’est que l’audition est le sens qui évoque l’ordre, la sécurité, la confiance, ou au contraire la crainte. La vue est le sens du plaisir, ou du dégoût. L’olfaction est le sens de la mémoire, puisqu’une seule odeur peut faire resurgir un monde oublié. Mais l’ouïe est le sens qui transmet le sentiment de l’harmonie et de la bonne organisation, que ce soit dans la musique, dans l’ordonnancement exact des mots d’une phrase, dans la propriété des termes employés. L’ouïe permet de comprendre, et donc in fine de trouver sa juste place parmi les hommes. Comprendre, c’est un acte communautaire, puisque cela instaure une communion dans la vérité. Dire la vérité, c’est déjà prophétiser, car c’est parler au nom de Dieu.
Ainsi tous les catholiques portent en eux une petite Rome en réduction, c’est-à-dire un lieu particulier où Dieu parle la langue de l’universel par ses pasteurs légitimes. Dieu a choisi la médiation romaine pour s’exprimer dans le langage de tous, et il ne peut y en avoir d’autre. C’est ainsi qu’il dirige son troupeau. Ceux qui l’écoutent, il leur donne la vie éternelle et nul ne peut les arracher à ce pasteur non moins jaloux que persuasif. L’unité du pasteur et des brebis est garantie par l’unité du Père et du Fils, donc par l’inséparabilité de Dieu et de son Verbe. L’unité n’a pas de principe plus solide que la communion dans la vérité, c’est ce que veulent nous dire l’accent mis en ce dimanche sur la figure du Pasteur qui nous guide vers les eaux tranquilles.
Pour être tout à fait juste avec les lectures du jour, terminons en relevant l’étonnante expression de l’Apocalypse :
L’Agneau sera leur pasteur (Ap 7, 17).
Cette expression est la bienvenue car elle vient corriger ce que l’évocation du Pasteur pourrait avoir de trop hiérarchique ou vertical, avec des rôles trop aisément stéréotypés sur le propre des brebis qui serait de suivre et celui du pasteur de diriger. C’est l’Agneau qui devient pasteur. Il a été agneau avant d’être pasteur. Même lui a appris à obéir avant de guider. Dans la collation rituelle servie aux rois khmers, ils doivent servir les autres et ne garder pour eux qu’une petite portion : car celui qui veut régner sur les autres doit apprendre au préalable à se dominer lui-même, à commencer par la voracité de son appétit. Corneille nous montrait déjà Auguste triomphant de son appétit de vengeance :
Je suis maître de moi comme de l’univers (Cinna).
Ainsi nous découvrons que le ministère du successeur de Pierre n’est pas un privilège réservé à sa personne. Il nous est possible d’être chacun le Pasteur de nous-mêmes, si nous apprenons d’abord à être l’Agneau qui suit la voix du berger, qui comprend son enseignement et le met en pratique. Devenir capable d’être dirigé soi-même intérieurement sous la conduite de l’Esprit, c’est la finalité de l’œuvre du Pasteur, des bergers.
Lectures : Ac 13,14.43-52; Ap 7,9.14b-17; Jn 10,27-30