Homélie du 12 février 2006 - 6e DO

Toute-puissance de la miséricorde

par

fr. Alain Quilici

Aujourd’hui, la guérison d’un lépreux.Dimanche dernier la guérison de la belle-mère de Simon et d’une foule de malades et de possédés. Dimanche prochain le récit de la guérison du paralytique descendu par le toit. Pourquoi Jésus fait-il tous ces miracles et pourquoi saint Marc, l’évangéliste, prend-il la peine de les relater au début de son évangile?

Ce qui saute aux yeux et ce à quoi l’évangéliste est sensible, c’est que Jésus cède à l’insistance de ces gens qu’il ne connaît pas mais dont il croise la route, ces gens qui le sollicitent de façon si poignante, lançant vers lui ce cri d’espérance: Si tu le veux, tu peux me guérir! Et cette insistance semble attiser dans le cœur de Jésus une profonde pitié, ce noble sentiment de celui qui a du cœur. L’évangéliste est doublement frappé: d’une part par cette force qui jaillit de Jésus, une force bienfaisante qui remporte des victoires sur le mal, et d’autre part, peut-être surtout, par cette sensibilité au malheur des gens qui le bouleverse.

Quelques versets plus haut, saint Marc avait déjà noté que les témoins étaient frappés par l’autorité de Jésus, et les démons, avant les hommes, avaient deviné: Je sais qui tu es: le Saint de Dieu! (1, 24) Mais plus frappant encore et plus impressionnant chez un homme si puissant, il y avait chez lui comme une connivence avec le malheur des gens. Il réagit à la souffrance des autres comme si cette souffrance était la sienne. Il semble prendre sur lui la maladie et la détresse de ceux qui l’appellent au secours. Il semble attirer la maladie, l’absorber et la brûler au feu incandescent de cet amour qui brûle en lui.

Eh bien! De cela, Jésus ne veut pas qu’on parle pour le moment. Il intime au lépreux l’ordre de se taire. C’est qu’il y a tant de misère dans le monde et il y a tant d’amour et de miséricorde dans son cœur! Qui pourrait comprendre ce mystère? Ce n’est pas encore l’heure de comprendre. Ce n’est pas encore le moment où il ira jusqu’au bout, l’heure où, ayant aimé les siens qui sont dans le monde il les aimera à l’extrême. Alors, il prendra sur lui le péché du monde, car cette lèpre, nous l’avons deviné depuis le début figure l’état du pécheur, l’état de l’homme qui perd sa dignité d’homme, de l’homme qui se dégrade et qui se retrouve coupé de Dieu et des autres.

Or Jésus vient de le dire, mais l’avons-nous entendu: c’est pour cela que je suis sorti! Entendons bien! pour cela c’est-à-dire pour mettre en œuvre la miséricorde de Dieu et que je suis sorti, c’est-à-dire que je suis sorti d’auprès du Père et venu dans le monde.

La grâce du lépreux de l’Évangile ce n’est pas seulement d’avoir été guéri, c’est d’avoir perçu ce mystère. Et l’on comprend sa joie, son immense joie. Les prescriptions légales ne font plus le poids. L’ordre de se taire ne tient pas. Il hurle de joie. Il montre à qui veut le voir, sa chair restaurée, signe d’une autre restauration. Il chante les louanges de Celui qui l’a vu, qui l’a aimé et qui l’a sauvé. Notre ancien lépreux a compris (sans qu’il soit nécessaire qu’on le lui explique) qu’il n’était que le premier bénéficiaire d’une grâce destinée à tout le monde.
Ce lépreux est le miroir dans lequel l’humanité peut se regarder. Il nous renvoie à la fois l’image de notre malheur et l’image de notre bonheur; l’image du péché qui nous défigure et l’image de cette miséricorde qui nous transfigure.

Aussi les deux attitudes du lépreux après sa guérison, sont-elles celles auxquelles on reconnaît le Chrétien: Il est rempli d’une joie qui déborde de son cœur, la joie de celui qui a rencontré Dieu et dont la vie a été changée.
Et il témoigne de ce qu’il a vécu. Il annonce à temps et à contretemps cette toute-puissance du Seigneur et cette miséricorde sensible à nos misères, car de l’une et de l’autre nous avons besoin, comme nous savons pouvoir compter sur l’une et sur l’autre.

Alors, comme vient de le dire saint Paul, quoi que vous fassiez faites tout pour la gloire de Dieu.

Amen!