Homélie du 14 septembre 1997 - Fête de la Croix glorieuse

Transfiguration de la croix

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 » Le Seigneur dit à Moïse: «Fais-toi un serpent, et dresse-le au sommet d’un mât: tous ceux qui auront été mordus, qu’ils le regardent, et ils vivront!»  » (Nb 21, 8).

        Frères et sœurs, de cet épisode de l’Ancien Testament particulièrement obscur pour nos mentalités, Jésus nous donne une exégèse en l’expliquant comme une prophétie de la croix: «Comme le serpent fut élevé par Moïse, ainsi faut-il que le Fils de l’homme soit élevé afin que tout homme qui croit obtienne par lui la vie éternelle» (Jn 3, 13-17). Avouons que nous ne comprenons pas très bien comment ce serpent, animal néfaste, symbole du mal, se retrouve tout d’un coup symbole de guérison et de vie. Et peut-être pas davantage comment la croix, instrument de supplice et de mort, est devenu symbole de salut et de gloire. Pour comprendre ce divin paradoxe d’une croix devenue  » glorieuse « , il faut laisser s’opérer devant nos yeux une véritable transfiguration de l’image du serpent et de la croix.

        Que représente le serpent? Incontestablement le mal, la brûlure mortelle du mal que nous provoquons ou que nous subissons… Le mal qui prend pour chacun de nous un visage particulier et différent, mais dont nous savons qu’il peut parfois sortir quelque bien. A condition que nous le voulions, que nous acceptions de regarder le mal en face. Car regarder le mal tel qu’il est, c’est déjà en guérir: «qu’ils le regardent et ils vivront». Bien entendu, ce n’est pas le mal en lui-même qui nous guérit, mais Celui que le mal nous empêche d’oublier. Et le livre de la Sagesse ne s’y est pas trompé qui dit:  » Ils avaient un signe de salut pour leur rappeler le commandement de ta Loi, car celui qui se tournait vers lui (le serpent) n’était pas sauvé par ce qu’il avait sous les yeux, mais par Toi, le sauveur de tous  » (Sg 16, 6-7). L’humanité, laissée à elle-même, ne peut réaliser son salut définitif, elle a besoin d’être sauvée par quelqu’un:  » Intercède pour nous auprès du Seigneur afin qu’il éloigne de nous les serpents  » (Nb 21, 7). Dans le fond, ce texte nous met devant la réalité du salut, il nous révèle notre besoin radical d’un sauveur.

        Mais qui sera ce sauveur? Ni un homme, ni un surhomme, mais Dieu avec nous, le Sauveur qui nous est né et qui pour nous est mort sur une croix. La croix était alors l’instrument de supplice des esclaves et des criminels, si dégradant pour les victimes comme pour les bourreaux que les premiers chrétiens n’aimaient guère représenter la crucifixion. Or, la croix aujourd’hui orne nos églises et nos maisons, signe de reconnaissance à tous les sens du terme. Le signe de la croix ouvre nos célébrations et constitue quelquefois l’essentiel de notre prière. Le bois qui donnait la mort est devenu l’arbre de vie, le miroir de nos péchés est devenu le symbole de la faiblesse où se manifeste la toute-puissance de l’amour plus fort que le péché et que la mort. C’est dire que la croix a subi une véritable transfiguration. Cependant ce n’est pas cet objet-là que nous adorons et qui nous sauve, Jésus dit bien que tout homme qui croit obtient par lui la vie éternelle. Mais la croix est devenue inséparable de Jésus lui-même et, dans cette étreinte, ils ne font plus qu’une seule chair. C’est comme si la victoire du Ressuscité se répercutait jusque dans sa croix et c’est pourquoi l’Église la vénère et l’exalte dans la liturgie, comme elle vénère le corps de son Seigneur. Lui,  » de condition divine ne retint pas jalousement le rang qui l’égalait à Dieu mais prenant condition de serviteur, il s’est anéanti jusqu’à la mort et à la mort sur une croix  » (Phi. 2, 6-11): dans le symbole de la croix se récapitulent et se lisent toute la vie et tout le message de Jésus et c’est pourquoi la croix a la force de nous convertir, de convertir notre intelligence, notre sensibilité, notre volonté, car elle atteint l’homme dans sa vérité nue, elle rejoint au plus profond de nous-même la soif d’être reconnu, de nous donner, de vivre dans la vérité, dans la justice et dans l’amour. Il n’y a pas de question à nous poser sur le  » comment  » de ce salut: la croix opère par pure grâce, par ce qu’elle est en elle-même, par ce qu’elle révèle de l’amour de Dieu à ceux qui croient. Ce qui est simplement requis de nous, c’est de la regarder avec foi: dans ce regard où se croisent la tendresse de Dieu et notre besoin d’être sauvé nous croyons que nous communions à la vie éternelle. C’est alors que, parfois, de manière aussi paradoxale qu’indicible, peuvent cohabiter la souffrance et une certaine paix.