Homélie du 7 novembre 2004 - 32e DO

Un corps fait pour le Seigneur…

par

fr. Olivier de Saint Martin

La question des Sadducéens concerne en fait directement Jésus: Il est fils de Juda et de Tamar nous rappelle sa généalogie. Si il y a résurrection, de qui Tamar sera-t-elle l’épouse? D’Er ou d’Onân son frère desquels elle n’a pas eu d’enfant? Ou plutôt de son beau père Juda (cf. Gn 38) de qui fût engendré Pharès? Ne risque-t-elle pas d’être un peu celle de trois et d’être polyandre? Cela serait en contradiction avec la Loi de Dieu. Non, la résurrection est bien difficile à tenir! Et puis, quand on voit le travail que la mort opère en nous (la décomposition de notre corps), il n’est pas facile de croire que nos ossements puissent à nouveau être revêtus de chair pour accomplir des œuvres de vie (saint Grégoire le Grand: « Moralia in Job », XI 55). Et si, en plus, ces œuvres de vie après la résurrection, sont de l’ordre d’une surabondance de fertilité comme l’avançaient certains pharisiens – la femme enfantera tous les jours – non, vraiment, il vaut mieux croire avec les Sadducéens que les âmes meurent avec le corps (Joseph Antiquitates Judaïcae 17, 1.4, 16). Jésus va pourtant affirmer le fait de la résurrection et montrer qu’elle est bien plus qu’une félicité de surabondance.

Je suis le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob. Cela signifie, en d’autres termes: Je suis le Dieu d’une alliance qui ne cesse de se renouveler et de donner la vie. Je ne t’oublierai jamais, je t’ai gravée sur la paume de mes mains (Is 49, 16) dira-t-il un peu plus tard par la bouche du prophète Isaïe à Sion. C’est ainsi qu’Il est, dans cette assemblée le Dieu de Pierre, le Dieu de Paul, le Dieu de Marie, le Dieu de chacun d’entre nous pour que nous ayons la vie en plénitude. Cela a d’ailleurs toujours été le dessein de Dieu que l’homme, créé à l’image et à sa ressemblance, accède à l’arbre de vie. Et si par la faute originelle, l’homme a rompu l’Alliance et est soumis à la mort dans son histoire terrestre, Dieu a toujours voulu la vie pour l’homme fût-il pécheur. La résurrection est la réalisation de cette promesse de vie parce qu’alors nous serons totalement transformés pour devenir semblables aux anges, près de Dieu, en parfaite communion avec Lui. Sauvés par grâce, nous serons, fils de Dieu.

Le propre de la Rédemption c’est de nous rejoindre au plus intime de notre singularité personnelle. Or ce qui nous distingue visiblement les uns des autres c’est notre corps et il suffit de regarder la manière dont nous le vêtons et l’habitons, pour avoir une idée de notre rapport aux autres. A l’origine, le corps est créé pour manifester le don de notre âme dans la communion personnelle. C’est bien le corps qui, dans le lien conjugal ou la vie religieuse, manifeste la donation sans retour à l’autre. Ce corps qui, malheureusement a trop souvent une autre loi que celle de la raison (Rm 7, 23) et nous tire alors vers la mort. Par sa résurrection, le corps humain trouvera sa pleine signification.

Le Christ veut en effet pour nous une résurrection semblable à la sienne (Rm 6, 5), une résurrection qui transformera notre corps de misère pour le conformer à son corps de gloire (Ph 3, 21). Nous croyons et nous affirmons que tout ce qui dans notre corps aura manifesté le don de notre âme dans l’amour et la vérité – en un mot tout ce qui n’est pas végétatif – est appelé à ressusciter pour une résurrection de vie (Jn 5, 29). Et c’est pour cela que notre corps est bien plus que le frère âne dont parlait saint François…

Terrestre, il peut être vecteur de l’amour et de la vérité. Ressuscité, il ne sera que manifestation du don de notre personne parce que, dans ce monde-là, Dieu sera tout en tous (1 Co 15, 28) et que notre corps participera pleinement à cette expérience de communion dans la vision de Dieu. Nous comprendrons combien le corps est pour le Seigneur et le Seigneur pour le corps (1 Co 6, 13) et, émerveillé par Dieu qui se donne à nous, nous nous donnerons à Lui en retour.

Au fond, Dieu qui a déjà pris notre nom – le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob – nous invite, tel un époux, à prendre le sien. Ce sont les noces de l’Agneau (Ap 19, 7) auxquelles nous sommes invités puisque nous Lui avons été fiancés au jour de notre baptême (2 Co 11, 2). Alors, on comprend mieux que ceux qui auront été jugés dignes d’avoir part à la résurrection d’entre les morts ne prennent ni femme ni mari (Lc 20, 35). Car l’Époux qui se donne sans retour et à qui nous nous donnerons totalement, c’est Dieu Lui-même en qui nous connaîtrons et aimerons alors toute chose. Nous serons comme des Anges, car nous contemplerons sans cesse sa Face, tous nous vivrons pour Lui.

C’est dès maintenant, que nous sommes appelés à vivre de ce mystère et ce quelque soit notre état de vie. Nous même qui possédons les prémices de l’Esprit nous gémissons nous aussi intérieurement dans l’attente de la rédemption de notre corps (Rm 8, 23) car celui-ci nous tire bien souvent vers le bas. Comme nous possédons les arrhes de l’Esprit (1 Co 1, 22), nous pouvons anticiper un peu notre résurrection et laisser la grâce transfigurer ce vase d’argile (2 Co 4, 7) qu’est notre corps. Baptisés, ne sommes-nous pas Temples de l’Esprit? Oui, par notre corps ensemencé de la vie de la grâce, nous sommes déjà membres du Christ (1 Co 6, 15), déjà un seul être avec Lui (Rm 6, 5), et déjà membres les uns des autres (Rm 12, 5). Fiancés de Dieu, nous sommes appelés à nous décentrer de nous-mêmes, dès aujourd’hui, à travers notre corps. Pour cela, il nous faut accueillir le Seigneur et nous donner à Lui et à nos frères et sœurs. Le pain que nous rompons, n’est-il pas communion au corps du Christ? Parce qu’il n’y a qu’un pain, à plusieurs nous ne sommes qu’un corps (1 Co 10, 16). Alors rassasions-nous au festin qui inaugure le Royaume dès aujourd’hui. Soyons les témoins de la gloire qui nous est donnée sous les apparences du monde qui passe. Accueillons-la pour qu’elle nous transforme et l’on pourra dire en vérité Heureux, les invités au banquet des noces de l’Agneau!