Homélie du 5 octobre 2003 - 27e DO

Un cœur d’enfant

par

fr. Élie-Pascal Épinoux

Est-il permis à un mari de répudier sa femme?

Répudier, littéralement: dé-lier, mais qu’est-ce qui peut lier un mari à sa femme?

Le lignage? le besoin de se prolonger dans une descendance.
_ «Qui suis-je et quel est mon lignage et la maison de mon père pour que je devienne le gendre du roi?» s’interroge David quand le roi Saül lui donne pour épouse sa fille Mikal (cf. 1 Sam 18)

l’argent? les contingences de la vie matérielle et sociale
_ «Ta servante est comme une esclave pour laver les pieds des serviteurs de Monseigneur» déclare la sage Abigaïl, veuve du riche Nabal, en épousant le hors-la-loi David qu’elle assiste de ses biens et de ses conseils (cf 1 Sam 25).

le plaisir? le désir du bonheur
_ «vers le soir David s’étant levé de sa couche et se promenant sur la terrasse aperçut une femme qui se baignait, elle était très belle, Bethsabée femme d’Urie le Hittite…» et pour la faire sienne David ajouta le meurtre à l’adultère (cf 2 Sam 11).

et nous comprenons que sur ce plan-là, si humain, le contrat doit pouvoir être rompu et renégocié chaque fois qu’il n’apporte pas le fruit attendu:

si l’héritier ne vient pas: Mikal la fille du roi Saül était stérile (2 Sam 6, 23)

si les nécessités sociales changent: qu’est-ce qu’Abigaïl quand David est devenu roi sur tout Israël

si le plaisir est mort: quand David fut devenu vieux on lui chercha une belle jeune fille pour le réchauffer: Abishag de Shunem (cf 1 R 1)

même si, avouons-le, tout cela laisse finalement en nos corps, nos cœurs et nos âmes, un goût d’amertume et d’inachèvement.

Dès l’origine de la création «mâle et femelle Il les fit»

Dans la bouche du rabbi Jésus de Nazareth, le Verbe de Dieu fait chair, les mots de l’Écriture redeviennent ce qu’ils ne devraient jamais cesser d’être: la Parole Vivante du Dieu Vivant qui dit et cela est!

«Dieu créa l’humain (ha ‘adam) à Son image, à l’image de Dieu Il le créa
mâle et femelle Il les créa
(Gn 1, 27)

et tout le mystère du mariage est là dans cet humain singulier qui ne peut réaliser l’image de Dieu que parce qu’il est un couple-duel: mâle et femelle

par delà le besoin de se prolonger dans une descendance, libres de la tyrannie du lignage
même s’Il les fit mâle et femelle pour que l’humain soit l’image du Dieu créateur de toute Vie;

par delà les contingences de la vie sociale, libres du pouvoir de l’argent du politiquement correct
même s’Il les fit assortis l’un à l’autre pour que l’humain soit l’image du Dieu qui fait Alliance;

par delà le désir du bonheur, libres de l’esclavage de la loi plaisir/douleur
même s’Il a mis dans la douceur de leur union le plus grand bonheur pour que l’humain soit l’image du Dieu de toute Béatitude;

par delà tout cela « ils ne sont plus deux mais une seule chair » image du Dieu qui est Amour

amour qui se donne totalement sans rien garder pour soi

amour qui se donne du premier au dernier jour sans jamais se reprendre

amour qui se donne par delà toutes les faiblesses sans jamais se renier

«Je te reçois et je me donne à toi pour t’aimer fidèlement tout au long de notre vie»

ils ne sont plus deux individus qui s’associeraient pour traverser le moins mal possible cette vie

ils sont «une seule chair», corps-cœur-âme, les deux moitiés de l’humain retrouvant son unité et en elle

la plénitude de son être et de sa vocation: le sacrement du Royaume de Dieu

et nous comprenons bien que sur ce plan-là, si divin, « ce que Dieu a uni que l’homme ne sépare pas »

Là est le secret de cet amour dont nous rêvons tous, seul capable de triompher de nos stérilités, de nos trahisons, et même de notre mort.

« Ainsi donc l’homme quittera son père et sa mère et les deux ne feront plus qu’une seule chair »

Mystère magnifique et grandiose que cette conjugalité gravée par Dieu au fondement de notre être

mais que dire ou que faire pour tous ceux qui pour tant de raison n’y peuvent parvenir?

pour celui ou celle à qui la vie n’a jamais permis la rencontre avec cette moitié de lui-même?

pour celui ou celle qui découvre un jour que son désir va vers l’autre identique et non différent?

pour celui ou celle dont la maladie ou la mort ont détruit de cette moitié de lui-même?

pour celui ou celle qui a été bafoué, trahi ou abandonné par cette moitié de lui-même?

pour celui ou celle qui se retrouve confronté à une moitié de lui-même devenue tout autre?

pour tous ceux-là, et pour bien d’autres encore, y a-t-il un chemin d’amour

sans que soit niée la Parole de Dieu qui nous donne la vie et l’être

sans que soient prononcés des jugements qui n’appartiennent qu’à Celui qui sonde les reins et les cœurs

y a-t-il un chemin d’amour qui puisse à travers nos échecs porter un fruit de fécondité, de générosité et de bonheur?

et si le Seigneur Jésus nous murmurait lui-même la réponse?

Laissez les petits enfants venir à moi, ne les empêchez pas car c’est à leur pareil qu’appartient le Royaume des Cieux!

Seigneur, accorde-nous ce cœur d’enfant: Toi seul le peut qui a goûté notre mort , qui est ressuscité d’entre les morts

qui sait sa petitesse devant Dieu et qui n’en a pas peur

qui sait qu’il n’a aucun droit sur le don de Dieu mais qui sait recevoir

qui sait qu’il ne peut se suffire par lui-même et qui s’en remet en toute confiance à Dieu.

Cette réponse n’est-elle pas d’ailleurs la seule voie de réussite pour tous ceux qui se sont engagés dans le mystère conjugal pour triompher de tous nos égoïsmes, de toutes nos violences et de toutes nos concupiscences?

Amen je vous le dis: quiconque n’accueille pas le Royaume de Dieu comme un petit enfant n’y entrera pas!