Homélie du 13 février 2011 - 6e DO

Un joug facile et un fardeau léger ?

par

fr. Serge-Thomas Bonino

Pas facile d’éviter les mauvaises actions! De retenir sa langue ou son poing quand ils nous démangent. Mais si, en plus, comme Jésus semble bien le demander, il faut traquer et éradiquer les mauvaises pensées et les mauvais désirs, on n’est pas sorti de l’auberge! C’est le rocher de Sisyphe, le tonneau des Danaïdes! Et d’aucuns penseront que Jésus ne manque pas d’ironie quand il prétend après cela que «son joug est facile et son fardeau léger» (Mt 11, 30).

Mais, comme nous faisons a priori confiance à Jésus, essayons tout de même de comprendre. Et tout d’abord distinguons mauvaises pensées… et mauvaises pensées. Au printemps, le vent d’autan et autres doux zéphyrs transportent pêle-mêle dans les airs toutes sortes de graines minuscules, des bonnes et des moins bonnes. Certaines finissent leur course dans votre jardin tout de neuf biné, sarclé, ensemencé. C’est inévitable. Sauf à mettre le jardin sous cloche. Cela dit, quand les graines vagabondes commencent à germer, le jardinier y regarde à deux fois. Si la jeune pousse annonce une plante utile ou belle, alors, tout joyeux, il arrose! Mais si elle annonce une mauvaise herbe, fétide et envahissante, alors il arrache sans tarder.

De même, toutes sortes d’images, de pensées, de désirs germent et se bousculent dans le champ de notre conscience. Et c’est inévitable. Même s’il nous appartient de veiller à la manière dont nous alimentons notre cinéma intérieur. Il ne faut pas venir pleurer: «Ah mon père, je suis obsédé par des tentations sanguinaires», si votre télé passe en boucle Bloody Teddie, le serial killer du Tennessee. Mais je vous accorde que les premières impressions, les premiers mouvements de notre sensibilité, ne dépendent pas vraiment de nous. Souvent, ils nous prennent de court. Je n’en suis donc pas totalement responsable. Par contre, je suis pleinement responsable de ce que j’en fais dans un second temps! Arroser ou bien arracher le désir naissant, lui ouvrir ou bien lui fermer la porte de mon cœur, voilà ce qui dépend de moi avec la grâce de Dieu. Il en va un peu comme des avions sur les pistes de Blagnac. Avant de décoller, le pilote consulte la tour de contrôle pour savoir si la voie est libre. De même, quand se lève en moi une impression, un sentiment, un désir, avant de le laisser prendre son envol, je dois demander le feu vert à la tour de contrôle, c’est-à-dire l’intelligence. En effet, l’intelligence, parce qu’elle a, par rapport aux sollicitations immédiates, un recul que n’a pas la sensibilité, est habilitée à me dire si ce désir naissant est bon ou mauvais, si, en lui laissant libre cours, je suis cohérent avec l’orientation profonde de ma vie. Et si tel n’est pas le cas, mieux vaut garder l’appareil au sol. Mieux vaut choisir de laisser mourir ce désir. Et sans tarder. Car les pensées sont comme la boule de neige au sommet de la montagne. Au début, il est encore facile de l’arrêter, mais dès qu’elle a pris du volume, du poids et donc de la vitesse, c’est une avalanche qui dévaste tout. Cf. la tragique expérience du capitaine Haddock dans Le Temple du soleil, à la page 33.

En outre, consentir à une pensée, c’est-à-dire l’accepter, décider de lui ouvrir la porte de mon cœur, c’est déjà poser un acte. «Celui, dit Jésus, qui regarde une femme pour la désirer a déjà commis, dans son cœur, l’adultère avec elle» (Mt 5, 28). Il peut arriver que l’acte intérieur – non pas la simple velléité («je voudrais bien si…») mais la ferme décision («je veux») -, ne débouche pas, pour des raisons indépendantes de la volonté, sur une action extérieure. Mais je ne dois pas moins en répondre devant ma conscience et devant Dieu. Exemple. Souffrant de phonophobie aiguë – la haine (légitime) du bruit -, je décide, en mon for interne, d’assassiner mon voisin qui a un goût immodéré pour l’usage nocturne du trombone à coulisses. Je sonnerai chez lui et dès qu’il ouvrira la porte, je le descendrai à bout portant (avec un silencieux, bien entendu). Or, au coup de sonnette, mon voisin, qui prend son bain, sort en toute hâte de la baignoire, et, glissant sur la savonnette, se fracasse le crâne. A la bonne heure! Juridiquement et pénalement, je suis innocent. Je n’avais pas prévu de le tuer d’un coup de sonnette mais d’un coup de pistolet. Et pourtant, moralement, j’avais déjà bel et bien commis un homicide. Vous me direz que le passage à l’acte extérieur n’est pas indifférent (surtout pour la victime). C’est vrai. Il peut rajouter à la gravité de l’acte, mais ce serait justice de scribe et de pharisien que de s’en tenir à ce qui se voit à l’extérieur.

Jésus, lui, en bon jardinier, sait très bien qu’il ne sert à rien de s’épuiser à tondre et à retondre la mauvaise herbe. Il faut extirper du sol la racine cachée d’où elle renaît sans cesse. Or la racine du péché est dans le cœur; elle est cet amour viscéral et désordonné que nous avons pour nous-mêmes et qui nous conduit jusqu’au mépris des autres et de Dieu. La Loi ancienne, la Loi de Moïse, pouvait bien interdire les mauvaises actions, menacer les coupables des pires châtiments, elle était inefficace. Ça ne marchait pas. Pourquoi? Parce qu’elle n’avait pas le pouvoir de purifier le cœur. Or c’est précisément cela – purifier la source – que Jésus est venu faire. Et voilà pourquoi il a le droit de placer la barre si haut.

À coup sûr, Jésus radicalise les exigences morales de la Loi. Il en demande plus. Mais en même temps il donne le moyen de l’accomplir. Comment? Parole du Seigneur en Ézéchiel: «Je répandrai sur vous une eau pure et vous serez purifiés [?] J’ôterai de votre chair le cœur de pierre et je vous donnerai un cœur de chair. Je mettrai mon esprit en vous et je ferai que vous marchiez selon mes lois» (Ez 36, 25-27). Cette eau pure, qui d’un cœur de pierre fait un cœur de chair, c’est l’Esprit saint, cet Esprit que Jésus a promis, cet Esprit que Jésus a donné. Car l’Esprit saint est Amour et par conséquent sa mission est de répandre l’amour en nos cœurs (cf. Ro 5, 5). Or cet amour purifie tout. Il unifie ma vie autour d’un unique désir: aimer Dieu de tout mon cœur, de toute mon âme, de toute ma force, par dessus toutes choses. Et, ce faisant, la charité me fait pratiquer comme naturellement tous les commandements. Voilà pourquoi, explique saint Thomas d’Aquin, l’Esprit saint est en personne la Loi nouvelle, inscrite non sur des tables de pierre ni dans un code, mais dans le cœur. Non pas une loi extérieure, une loi de contrainte, mais une loi intérieure, une loi de liberté et d’amour qui me donne d’accomplir spontanément et avec joie tout ce qui plaît à Dieu. Voilà comment Jésus n’est pas venu abolir la Loi mais l’accomplir en plénitude par le don de l’Esprit saint.