Homélie du 25 décembre 2010 - Jour de Noël

Un Noël de plus, pour consentir au Salut

par

fr. Augustin Laffay

Vous vous rappelez les Trois messes basses de l’écrivain d’Alphonse Daudet, ou plutôt du poète provençal Roumanille. Vous vous rappelez le curé Balaguère, ventripotent et salivant en pensant à son menu de fête. Vous vous rappelez ce pousse-au-crime de Garrigou, l’enfant de chœur carillonnant et insolent [clochettes]. Grâce à ce conte, les Français, même déchristianisés, ont continué à se rappeler que la liturgie eucharistique de Noël comportait trois messes. Dans notre assemblée, quelques marathoniens de Noël ont d’ailleurs pris part à la messe de la nuit, puis ont récidivé à l’aurore et persévèrent alors qu’il fait grand jour. C’est méritoire mais il ne suffit pas de suivre ce parcours liturgique. Il faut en comprendre le sens profond. En effet, ces trois messes ne sont pas à interpréter comme un rappel en fin de spectacle: c’était si beau cette nuit, la chorale, les fleurs, le petit Jésus déposé dans notre crèche monumentale; allez, on rejoue la pièce! Non, on ne rejoue pas un accouchement, même réussi, avec les mêmes acteurs! Ces trois messes, dotées chacune de lectures propres, dessinent une progression et pour reprendre l’image de saint Jean que nous venons d’entendre, il s’agit d’une progression de lumière. En trois messes, et pour autant qu’elles ne soient pas célébrées avec un Garrigou carillonnant au pied de l’autel, nous assistons à l’illumination du monde [clochettes].

Suivons les étapes de cette illumination.

– La messe de la nuit rappelle l’événement historique survenu il y a deux millénaires à Bethléem: une naissance. La Vierge Marie accouche du «reflet resplendissant de la gloire du Père» (Hé 1, 3). Ce reflet lumineux est cependant si modeste que seuls Marie et Joseph le discernent vraiment. La nuit de Noël, le corps visible de Jésus sert à désigner le mystère invisible de notre salut mais dans la nuit du péché, seuls les cœurs purs peuvent discerner cette vérité.

– La messe de l’aurore conduit à percevoir une nouvelle dimension de la venue du Messie: la lumière incertaine des premières heures du jour s’ajoute à la lumière qui vient de la crèche et touche les mal croyants, ceux qui ont été au catéchisme mais qui ont presque tout oublié du peu qu’ils ont appris et ne pratiquent qu’une partie de ce qu’ils n’ont pas oublié. On donne aussi à la messe de l’aurore le nom de messe des bergers. Les bergers qui entouraient Bethléem étaient en effet de pauvres gens, les mal croyants de leur époque. Les «bergers» de ce type sont aujourd’hui nombreux: les sondages révèlent les incohérences doctrinales de nombre de nos contemporains et témoignent simultanément de leur attente spirituelle. Si les bergers sont sensibles à la beauté des anges plutôt qu’aux modes de leur époque, ils peuvent se laissent toucher par la pauvre lumière surgie dans la nuit.

– L’illumination connaît enfin son sommet à la messe du jour. On y proclame en effet le prologue de l’évangile selon Saint Jean, cette espèce de clef de voûte du Nouveau Testament: «Le Verbe était la lumière véritable qui éclaire tout homme.» (Jn 1, 9). La lumière du Christ est pour chaque membre de l’humanité; elle n’est pas un privilège des riverains de la Méditerranée. La venue des mages à la crèche nous le montrera bien.

Vous l’avez compris: aux trois messes de Noël correspondent trois extensions de la Révélation: la nuit, le Christ lumière est connu des cœurs purs; à l’aube, le Christ lumière attire les mal croyants; le jour enfin, le Christ lumière s’offre pour tous les hommes, même les plus éloignés, même les païens.

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Le jour s’est donc levé sur la terre: le Christ est manifesté à tous les hommes, aux païens comme à Israël… et pourtant rien n’a changé. «Il était dans le monde, et le monde fut par lui, et le monde ne l’a pas reconnu.» (Jn 1, 10). Les bergers sont repartis chez eux chaparder, mentir, tricher, faire comme les autres. Quant au monde, qu’il s’agisse du quotidien du soir qui porte ce nom ou de la réalité humaine à laquelle ce journal correspond si bien, il s’occupe des questions vraiment importantes du type «Qui sont les candidats à la future élection présidentielle?», «Lady Gaga pourra-t-elle chanter à Paris malgré la neige?» ou «Julien Assange est-il un provocateur?» Il n’y pas de place, dans les colonnes du Monde pour la seule nouvelle réellement neuve, éternellement neuve: Le Verbe s’est fait chair; la lumière a resplendi dans les ténèbres.

Ma question est donc la suivante. L’Évangile et la liturgie nous enseignent depuis minuit que Dieu nous a donné son Fils pour que nous devenions ses enfants. Nous croyons en la vérité de ce que disent l’Évangile et la liturgie. Alors pourquoi ce décalage entre cette vérité sur laquelle nous fondons notre vie et ce que nous voyons dans le monde? Si ce que disent l’Évangile et la liturgie de Noël est historiquement vrai, pourquoi l’irruption de la lumière dans le monde n’a-t-elle pas tout transformé?

Je vous offre une explication. Si la lumière ne pénètre pas dans le monde de manière à pouvoir le retourner, c’est parce que le monde méprise le choix qu’a fait Dieu de la petitesse. C’est un fait, la petitesse, la pauvreté, l’insignifiance nous déroutent. Face au problème du mal et de la mort dans le monde, le nouveau-né de Bethléem ne fait pas le poids! Pour résoudre la crise ivoirienne, pour remédier aux maux d’Haïti, pour extirper les talibans d’Afghanistan, pour sauver les économies de Grèce, d’Irlande, d’Espagne et du Portugal réunies, pour sauver nos retraites (enfin les vôtres), pour que les parisiens puissent emprunter le périphérique par temps de neige, on nous dit qu’il faut prendre les moyens et même les grands moyens. Or Dieu n’a pas pris les grands moyens, il a pris au contraire un petit moyen, un tout-petit. Il n’a pas suscité un héros; il s’est asservi: «Lui, de condition divine, ne retint pas jalousement le rang qui l’égalait à Dieu. Mais il s’anéantit lui-même, prenant condition d’esclave et devenant semblable aux hommes.» (Phi 2, 6-7). Au fond, ce comportement divin nous est incompréhensible et nous conduit à résister à la grâce, à refuser ou au moins à tamiser la lumière. Le monde ne prend pas un bébé sauveur au sérieux! Or aujourd’hui, Dieu est nu et in-fans (enfant) c’est-à-dire, en latin, qu’il ne parle pas. Le Verbe vagit, il cherche le sein de sa Mère pour téter. Le cœur de l’homme est dur: votre cœur, mon cœur. A cause de cette dureté, nous refusons pratiquement le trésor offert aux hommes sous cette forme par le Seigneur et distribué par son Église depuis 2000 ans. C’est trop simple, pensons-nous. Les caves du Vatican conservent bien un trésor: ce trésor c’est la lumière de la Révélation, l’Évangile de Bethléem et du Golgotha. Qui en veut vraiment?

Durant le temps de l’Avent, nous avons entendu à plusieurs reprises le récit de l’Annonciation. Pour que la lumière du Christ irradie toute la terre, il faut que chaque homme, chaque femme entre dans la logique de ce récit et suive le chemin que dans la simplicité et la pureté de son cœur la Vierge Marie a emprunté. Le récit de l’Annonciation décrit ce parcours en trois étapes: 1re étape: l’annonce; 2e étape: le consentement et enfin 3e étape: l’incarnation. Noël rappelle que Dieu est avec nous, qu’il vient nous sauver. Si le Seigneur nous donne un Noël de plus à vivre, c’est pour consentir à ce salut et pour inviter les hommes à y consentir, dans sa pauvreté apparente. Alors le Christ pourra habiter en nous, faire en nous sa demeure. «De sa plénitude, nous aurons tous reçu, et grâce pour grâce.» ( cf. Jn 1, 18).