Homélie du 22 mai 2022 - 6e Dimanche de Pâques

Universelle fraternité

par

fr. Jean-Michel Maldamé

« Le bruit ne fait pas de bien — le bien ne fait pas de bruit. » Cet adage m’est venu à l’esprit dimanche dernier quand le pape François a inscrit Charles de Foucauld dans la liste des saints et nous l’a donné en modèle. Charles de Foucauld n’est pas seul. Il a des disciples, des hommes et des femmes qui portent le nom de frères et de sœurs, mais aussi des laïcs dans le secret de leur vie donnée à Dieu dans le silence et la discrétion. En ces temps où la guerre en Europe retient notre attention, il est bon de boire à la source de paix dont le Frère Charles a donné l’exemple et dont témoigne sa famille spirituelle. Pour en parler, en toute simplicité, j’évoquerai ce dont j’ai été témoin et qui concerne notre couvent dominicain à Toulouse.

Lorsque le couvent a été construit, voici plus de soixante ans, il n’y avait pas les bâtiments universitaires, ni les résidences. Il y avait de l’espace. La grandeur de la construction était en contraste avec la modestie des maisons du quartier. On s’étonnait de la grandeur du terrain qui allait de la rue des Maraîchers à la route de Narbonne et du chemin de la Pélude au carrefour devant l’entrée de la faculté de médecine. Comme il arrive toujours, les commentaires allaient bon train et les critiques ne manquaient pas dans une ville de tradition anticléricale. Le studium a pris son rythme de vie. Les Petits Frères de Jésus, vivant selon l’idéal de Charles de Foucauld suivaient les cours de théologie. Ils vivaient sur une partie du terrain dans des petits pavillons, ceux qui sont bâtis sur les chantiers pour les ouvriers. Pour financer leurs études, ils sont allés chercher du travail à temps partiel dans le voisinage. Les gens ont découvert que ces « étudiants en théologie » étaient « doux et humbles de cœur » : modestes, attentifs, efficaces et dévoués. Quelque chose rayonnait de leur présence enracinée dans une prière contemplative. L’opinion a changé et la critique s’est effacée : l’enseignement qu’ils suivaient était source de paix. Pas de bruit. Rien d’ostensible. Mais de la présence et du respect ! Pour être juste, il me faut dire que les frères dominicains ont eux aussi participé à ce rayonnement en allant à la rencontre de leurs voisins pour répondre à leur attente de vie chrétienne. Revenons au présent.

Charles de Foucauld a été proposé comme modèle de sainteté pour toute l’Église par le pape François — cela souligne que la sainteté n’est pas une évasion ; elle se vit au cœur de la modernité et de ses contrastes. En effet, Charles de Foucauld est un témoin de notre histoire : la guerre fratricide en Europe, sa condition d’orphelin. Il a connu et participé à la mondanité qui caractérise l’insouciance et la frivolité de la prétentieuse « belle époque ». Il a connu la guerre outremer. C’était bruit et fureur. Il a fait un remarquable travail scientifique de géographe et d’explorateur. En vivant tout cela, Charles de Foucauld en mesura la vanité, la cruauté et le mensonge ; il fit du Christ le maître de sa vie dans une longue marche de prière et de rencontre.

Le chemin de Charles de Foucauld est celui de la présence en des modes divers de plus en plus radicaux. Toujours avec le souci d’être un frère, témoin du Christ. Ainsi quand il était à Tamanrasset, il montait à l’Assekrem, non pour s’isoler (dans un ermitage), mais parce que c’est en ce lieu que montent les Touaregs quand la sécheresse sévit dans les plaines. Là, il pouvait écouter, noter, vérifier, comparer et écrire une grande œuvre : le Dictionnaire de la langue des Touaregs. Par le chemin de l’écoute enracinée dans la connaissance de la langue, Charles de Foucauld allait à l’intime des cœurs. La figure emblématique de sa vie est bien celle du cœur surmonté de la croix. C’est universel ! Ce n’est pas réservé à ceux qui sont de sa famille — qui a plusieurs visages.

Pourquoi évoquer cette figure en ce sixième dimanche de Pâques, sinon parce que notre communauté est dans l’épreuve ? Les actes criminels faits par certains frères sur des enfants ou jeunes adolescents abusés ont fait la une des journaux, hier et encore aujourd’hui. Le manteau de Noé posé par les responsables d’alors nous apparaît comme une démission, voire une trahison. Comment ne pas en souffrir ? Quel est le chemin à prendre, sinon celui qui nous est proposé aujourd’hui : celui de la fraternité ?

Sur ce chemin rien n’est facile. Aussi aujourd’hui nous entendons la promesse de Jésus-Christ : l’Esprit Saint viendra. Pour le nommer, Jésus emploie un mot grec qui relève du langage judiciaire : difficile à traduire et seulement transcrit par le mot Paraclet. Ce mot prend sens dans le système judiciaire du temps. Lors d’un procès, celui qui prenait la défense de l’accusé s’en rendait solidaire. Si le prévenu était condamné, celui qui avait pris sa défense et voulu le justifier devait partager sa peine — il était considéré comme complice. La vérité était au prix de sa vie. Ainsi Jésus parmi les siens en sa vie toute donnée. Ainsi l’Esprit Saint dans nos vies : il est notre défenseur, notre avocat, notre force dans le combat présent pour que naisse un monde de fraternité. L’Esprit Saint n’agit pas dans le fracas ; il agit dans le silence qui vient quand la vérité paraît en sa force et sa simplicité qui est lumière. Une lumière dont le sceau de vérité est le respect et la fraternité.