Homélie du 3 décembre 2023 - 1er Dimanche de l'Avent

Veillez et priez !

par

fr. Ghislain-Marie Grange

Reconnaîtrons-nous le Christ quand il reviendra ? Vous connaissez l’histoire d’Ulysse dans l’Odyssée. Après un long périple, il revient auprès des siens déguisé en mendiant. Il ne se fait reconnaître que peu à peu, après avoir testé la générosité de ses proches en demandant l’hospitalité. Cela se termine bien pour sa femme et son fils, mais assez mal pour ceux qui ont tenté de prendre sa place sans avoir les vertus requises pour le bon gouvernement de la cité.
Dans une ligne voisine, l’épître aux Hébreux recommande de pratiquer l’hospitalité car, certains, dit l’épître, ont accueilli des anges sans le savoir (He 13, 2). Et l’histoire de saint Alexis est un peu semblable. Ce riche patricien romain du Ve siècle, après avoir vendu tous ses biens et vécu en ermite, revient dans sa famille sans se faire reconnaître et y vit dans la pauvreté par humilité. Son apparence a été changée par les années de pénitence et il donne ainsi l’occasion à sa famille d’accueillir un pauvre qui n’est pas si étranger que cela.

Telle est donc la question que le Christ nous pose en ce début d’Avent : saurons-nous reconnaître celui qui vient nous visiter ? Nous connaissons notre faible lucidité ; nous manquons facilement tous les clins d’œil que la providence met sur notre route. Déjà les apôtres, après la résurrection, alors que cela ne fait que quelques jours, ont de la peine à reconnaître le Christ.
L’Écriture nous pose la question mais elle ne nous laisse pas au dépourvu. L’Évangile d’aujourd’hui est clair et nous donne un mot d’ordre : « Veillez ! »
Le Christ fera exactement la même recommandation aux disciples lors de son agonie au Jardin des Oliviers : « Veillez et priez, afin de ne pas entrer en tentation. » Et l’on sait que les disciples n’ont ni veillé ni prié, et qu’ils ont succombé à la tentation d’abandonner le Christ.
Quand le Christ nous demande de « veiller », il ne nous demande pas de jouer au hibou qui garde les yeux ouverts toute la nuit. La lutte contre les ténèbres est d’abord une lutte contre le péché. Veiller, c’est imiter le Christ : par la charité, par l’obéissance à la volonté de Dieu, par la disponibilité aux sollicitations de nos frères. C’est en ayant la même attitude que le Christ, en étant des familiers du Christ, que nous saurons le reconnaître quand il viendra.
Ceux qui restent éveillés la nuit dans l’Ancien Testament, ce sont d’abord les Hébreux au moment de l’Exode, alors que Dieu s’apprête à leur faire quitter l’Égypte. Ils mangent au coucher du soleil avec la ceinture aux reins et les sandales aux pieds (Ex 12, 11). Au lieu d’aller dormir, ils sont prêts à suivre le chemin que le Seigneur leur indiquera. Veiller, c’est être prêt à s’engager sur le chemin de l’exode, et aujourd’hui l’exode nouveau est celui que le Christ a emprunté par sa mort et sa résurrection. Veiller consiste donc à suivre le Christ dans son accomplissement de la volonté du Père.
Mais veiller, c’est aussi prier à l’exemple du Christ. « Veillez et priez », répète Jésus. La prière relance en effet notre désir de la venue du Christ. Elle est le regard sur la boussole. Vous savez, quand vous êtes dans les bois en train de suivre un azimut (si vous êtes scouts ou si avez été scouts) il faut souvent reprendre la direction pour ne pas trop dévier, sinon vous arrivez très loin du point d’arrivée. De même, dans la vie chrétienne, si nous voulons rester orientés vers le but ultime du Ciel, il faut souvent vérifier qu’on est dans la bonne direction. Il faut sans cesse revenir au désir de Dieu pour ne pas être submergé par les sollicitations du monde extérieur. Et le désir de Dieu se cultive dans la prière.

On raconte cette histoire des Pères du désert. Un jour, un jeune moine s’étonnait que beaucoup quittaient le désert après quelques années pour d’autres monastères plus tranquilles. Il va alors interroger son abbé sur les raisons de ces départs. Et le Père abbé lui répond : les moines sont semblables à des chiens de chasse qui poursuivent un cerf. Alors qu’ils courent, ils trouvent sur leur chemin une autre trace, ou une nourriture appétissante, et ils en viennent à oublier le cerf qu’ils chassaient. Il en va de même des moines qui recherchent le Christ et qui soudain abandonnent la trace parce qu’ils ont trouvé une occupation plus amusante. Je ne sais pas quelles sont les occupations du désert : peut-être faire pousser une plante ou entretenir sa maison. Il en va de même pour nous. N’oublions pas ce que nous cherchons, n’oublions pas ce que nous attendons, sous peine de ne jamais le trouver.

Veillez, c’est-à-dire veillez et priez, voilà donc une bonne résolution en ce début de l’Avent où nous attendons l’avènement du Seigneur. L’Évangile nous propose une résolution toute simple : attendre, tout simplement. Non pas attendre de manière passive, mais attendre activement en cultivant une familiarité avec le Christ. Voilà la condition pour reconnaître le Christ quand il viendra à Noël. Et déjà pour le reconnaître quand il se donne à nous chaque jour sous des apparences banales, et en premier lieu sous les apparences du pain et du vin.