Cette fête de la Pentecôte est le sommet de la joie chrétienne. Elle est l’aboutissement de toute cette économie de l’Incarnation que nous méditons à longueur d’année. C’est pour cela que le Christ est venu, qu’il a vécu 30 ans ici-bas, qu’il a vécu sa passion, sa mort et sa résurrection : nous donner l’Esprit, qui est participation à la vie de Dieu. Et tous les textes des Écritures qui s’y rapportent sont sous le signe de l’euphorie, de l’enthousiasme, de la joie… Tout est merveilleux dans cette présence de l’Esprit. Et cela va continuer : même avec des tribulations, des persécutions, la croissance de l’Église semble invincible. Les historiens profanes eux-mêmes en conviennent : l’essor de la christianisation dans les premiers siècles en Europe et au-delà est un phénomène largement inexplicable à vue humaine.
Nous faisons mémoire de cette joie originelle de l’Église, mais qu’en est-il aujourd’hui ? Ne sommes-nous pas habités par la nostalgie de cet enthousiasme qui semble révolu ? En un mot, la Pentecôte n’est-elle que pour hier ? Entendons-nous bien. Nous savons tous que l’Esprit-Saint est à l’œuvre dans les âmes. Les catéchumènes et les nouveaux baptisés confirmés aujourd’hui en sont le témoignage. Et le prêtre qui vous parle peut vous dire que l’une de ses grandes joies est d’être le témoin, toujours émerveillé, de l’action de l’Esprit dans le cœur des fidèles. Mais qu’en est-il de l’Église ? Elle n’est pas la simple juxtaposition des fidèles, elle est un tout, le Corps du Christ, qui se donne à voir ici-bas dans l’Église catholique. Or cette Église, notre Église, ne semble pas rayonner de l’enthousiasme des premiers temps.
Je ne suis pas le seul à le penser. Il est assez frappant que les papes, depuis le concile Vatican II, espèrent et appellent une nouvelle Pentecôte pour l’Église. Benoît XVI, évoquant l’évènement du Concile avec les prêtres de Rome, leur disait (14 février 2013) : « Nous espérions que tout serait rénové, une nouvelle Pentecôte, une nouvelle ère de l’Église… On sentait que l’Église n’avançait pas, qu’elle se repliait, qu’elle semblait plus une chose du passé qu’un instrument d’avenir. » Mais dès 1970 (le 4 juin), cinq ans après la fin du Concile, Joseph Ratzinger faisait le constat suivant : « Comment avons-nous pu arriver à une telle confusion babélique alors que l’on s’attendait en revanche à assister à une nouvelle Pentecôte ? » De fait, nous aussi avons souvent l’impression que l’Église, dans son ensemble et en dépit de lieux particuliers, peine à retrouver l’enthousiasme pentecostal des premiers temps de son expansion. L’Esprit-Saint lui ferait-il défaut ? Il y a là une question qui mérite d’être approfondie.
L’Esprit-Saint ne peut manquer à l’Église. Certes, comme le dit Jésus à Nicodème, « l’Esprit souffle où il veut », et nous ignorons « d’où il vient et où il va ». Mais les paroles de Jésus sont trop nettes pour qu’on puisse les oublier : « Si donc vous, qui êtes mauvais, vous savez donner de bonnes choses à vos enfants, combien plus le Père du Ciel donnera-t-il l’Esprit-Saint à ceux qui l’en prient ? » Alors, que se passe-t-il ? Il se passe que l’Esprit est donné, toujours offert, mais aussi qu’on peut l’empêcher de fructifier. Dans les textes qu’il consacre à la prière, saint Thomas nous fait comprendre que celle-ci peut être infructueuse si celui qui la profère n’est pas en pleine communion avec Dieu (IIa-IIae, q. 83, a. 16) ou si la prière n’est pas faite avec humilité (Lectura super Matthaeum 7, 8, Marietti, no 977), ou encore si celui pour qui l’on prie met en lui un obstacle à l’œuvre de l’Esprit.
Voilà des années maintenant que nous prenons connaissance, ad nauseam, des abus commis par des clercs ou maintenant des membres d’institutions religieuses à l’égard de mineurs dont ils avaient la charge, à un titre ou à un autre. Croyez-vous que ces délits ou ces crimes ne concernent que les victimes et leurs auteurs ? C’est toute l’Église qui en est affectée, précisément parce que nous formons un seul corps. Et il n’y a pas que les abus sexuels. Il en va de même des fautes commises, dans l’église, contre la charité, contre la vérité, contre la justice… Toutes ces fautes, spécialement celles commises par ceux qui appartiennent au « personnel de l’Église » comme dit Jacques Maritain, empêchent l’Esprit-Saint de fructifier, de renouveler le Corps. Et c’est bien pour cela que Jean-Paul II, au commencement de l’année jubilaire 2000, a tenu à demander pardon à Dieu pour les fautes commises par les chrétiens pendant le millénaire écoulé, et aujourd’hui. Le seul pouvoir certain que nous ayons à l’égard de l’Esprit est celui d’empêcher la fructification de ses dons, par notre péché. Ne nous trompons pas. Ce qui se passe en ce moment est une grande opération de purification de l’Église par le Christ, sa Tête et son Époux. Ce n’est rien d’autre que ce que saint Paul annonce dans l’Épître aux Éphésiens : le Christ a aimé l’Église, il veut « la sanctifier en la purifiant par le bain d’eau qu’une parole accompagne… il veut se la présenter à lui-même sans tache ni ride, ni rien de tel, mais sainte et immaculée » (5, 26-27).
Face à cet essoufflement de l’Église, la tentation est de recourir à des moyens humains pour la faire vivre, la dynamiser. Mais le don de l’Esprit-Saint ne passe pas par la multiplication des opérations humaines. Ce n’est pas en transformant sa paroisse en singeant les megachurchs évangéliques, ou en faisant retentir une musique électronique assourdissante que l’on va commander la venue de l’Esprit. On n’instrumentalise pas l’Esprit-Saint. N’ayons pas d’illusion : l’événementiel catholique ne suscitera aucune nouvelle Pentecôte. Non, la condition à la venue et à la fructification de l’Esprit, c’est la conversion réelle des membres de l’Église, à commencer par celui qui vous parle.
Il y a un passage un peu terrible dans les Évangiles, rapporté par saint Marc (6, 5). Alors qu’il est à Nazareth, son village, Jésus n’est pas reçu par les siens. Et Marc conclut : « Il ne pouvait faire là aucun miracle. » Ceci vaut pour nous, car nous sommes de son village, l’Église, lorsque nous ne l’accueillons pas vraiment, c’est-à-dire sans tricher. Ce sont nos fautes qui mettent obstacle à l’œuvre de l’Esprit. À Cana, Marie par son intercession a forcé Jésus à devancer son heure, c’est-à-dire celle du don de l’Esprit. Nous, par notre péché, nous avons le pouvoir de la retarder.
Que l’Esprit-Saint nous aide à nous convertir pour que l’Église puisse vivre de cette nouvelle Pentecôte dont elle a tant besoin.