Écouter l’homélie
(Homélie sur Lc 18, 1-8)
Le sens immédiat de cette parabole du juge inique est assez aisé à comprendre. La parabole repose sur un raisonnement a fortiori. Si, dans la vie courante, un juge inique finit par faire justice à un requérant, ne serait-ce que pour avoir la paix, combien plus Dieu, notre Père, qui est toute bonté, répondra-t-il sans tarder à ceux qui crient vers lui jour et nuit. Mais je voudrais m’arrêter sur la pointe du passage, qui réside dans sa finale : « Mais le Fils de l’homme, quand il viendra, trouvera-t-il la foi sur la terre ? » Il ne s’agit pas de se désoler du manque de foi des autres, c’est à nous que le Seigneur s’adresse, à chacun de nous et à nous tous ensemble.
D’abord à chacun de nous. Nous pratiquons la prière, nous la goûtons parfois, mais avec quelle intensité, quelle ferveur ? Notre foi est-elle suffisamment ardente pour renouveler sans cesse notre prière de l’intérieur ? Croyons-nous vraiment que nous pouvons obtenir de Dieu, par la prière, ce qu’il veut nous donner ? Si notre foi est faible, alors notre prière l’est aussi, et le Christ est comme empêché de nous donner ce qu’il veut pour nous. Le Catéchisme de l’Église catholique dit ceci : « La prière, que nous le sachions ou non, est la rencontre de la soif de Dieu et de la nôtre. Dieu a soif que nous ayons soif de lui » (n° 2560). Nous n’avons pas d’instrument de mesure de notre foi, mais nous avons un indicateur : c’est notre désir. Sommes-nous vraiment habités par le désir du règne de Dieu, sommes-nous engagés en tout nous-mêmes lorsque nous disons : « Que ton règne vienne » ?
Saint Augustin a exprimé cela en termes décisifs :
« Ton désir, c’est ta prière. Si ton désir est continuel, ta prière est continuelle. Ce n’est pas sans raison qu’il est dit : Priez sans cesse (1 Th 5, 17). Cela veut-il dire qu’il faut sans cesse fléchir les genoux, lever les mains, élever la voix vers Dieu ? Si on réduit la prière à cela, il est impossible de prier sans cesse. Mais il existe une autre prière intérieure qui ne s’interrompt jamais : c’est le désir. Quoi que tu fasses, si tu ne cesses de désirer, tu ne cesses de prier » (In Ps. 37, 14).
L’enjeu pour nous, c’est que notre désir soit toujours ardent, brûlant, de ce que Dieu veut réaliser, en exauçant notre prière, qui est l’expression de notre foi. La figure d’une telle prière, c’est celle de la Vierge Marie à Cana, qui obtient de Jésus qu’il devance son heure. C’est celle, si proche, de sainte Catherine de Sienne, disant à Jésus : « C’est votre volonté que je vous demande avec persévérance ce que vous pouvez accomplir par un seul acte de votre bonté. » Tous les saints que nous connaissons, grands ou petits, ont été des priants. Sans s’arrêter à leur état intérieur, souvent douloureux, ils se sont tournés vers Dieu avec persévérance, sachant qu’il n’est aucune prière authentique qui ne soit pas entendue par lui, et mystérieusement accomplie, même s’ils l’ignorent le plus souvent. À nous de nous mettre à leur école.
Mais sans doute ne faut-il pas limiter cette invitation de Jésus à une adresse individuelle. Lorsque, dans les évangiles, apparaît une pauvre veuve — en général, il n’y a pas de veuve riche — c’est toujours une figure de l’Église qui apparaît. Les Pères de l’Église en attestent bien souvent (Ambroise, Augustin, Grégoire de Nysse…) et on comprend bien pourquoi. La veuve est, par définition, privée de son époux, elle est, en principe, toujours habitée par le désir de le retrouver. Elle est aussi faible, vulnérable, comme on le voit souvent. Les veuves sont les victimes privilégiées de certains prédateurs. Telle est la situation de l’Église de la terre à l’égard du Christ son Époux. Elle est liée à lui, mais toujours en attente de l’union parfaite avec lui, en attente de sa venue, de son retour. C’est pourquoi l’Apocalypse de saint Jean se termine, en quelque sorte, par un cri : « L’Esprit et l’épouse disent : Viens » (Ap 22, 17).
Dans ces chapitres 17 et 18 de l’Évangile de saint Luc, Jésus, alors qu’il est en marche vers Jérusalem, parle de la venue du Fils de l’homme. Cela renvoie d’abord au règne de Dieu qu’il va instaurer par son mystère pascal, mais cela a aussi un sens eschatologique et renvoie à sa venue au dernier jour. Osons nous interroger en vérité : est-ce que l’Église, aujourd’hui, attend vraiment la venue de son Époux, de son Roi ? Dans quelques instants, dans la liturgie eucharistique, nous allons exprimer par trois fois, tous ensemble, que nous l’attendons ; dans l’anamnèse : « Nous attendons ta venue dans la gloire », dans la prière eucharistique (3) : « Alors que nous attendons son dernier avènement… », dans la prière qui suit le Notre Père : « Nous attendons la bienheureuse espérance, l’avènement de Notre Seigneur Jésus-Christ ». Mais le disons-nous en vérité ? L’attendons-nous vraiment, ou bien n’avons-nous pas encore mille choses à faire ? Dans l’Apocalypse de saint Jean, il est question des martyrs qui sont sous l’autel du Seigneur et qui crient : « Jusques à quand tarderas-tu à faire justice ? » (Ap 6, 10). Mais voilà, Jésus nous le dit : « Quand le Fils de l’homme viendra, trouvera-t-il la foi sur la terre ? »
L’un des seuls commentaires que j’ai trouvés est celui de saint Cyprien, qui remonte au IIIe siècle. Voici ce qu’il dit : « C’est en regardant de loin notre temps que le Seigneur a dit cette parole. Nous voyons s’accomplir ce qu’il a prédit : dans l’honneur rendu à Dieu, dans la justice, dans l’amour, dans l’action, il n’y a plus de foi. Personne ne craint le Jour du Seigneur, ni les tourments qui attendent les impies. Ce que notre conscience craindrait si elle y croyait, elle ne le craint pas du tout, parce qu’elle n’y croit plus… » (De unitate Ecclesiae 26, PL 4, col. 518-520). Je crains que cela n’ait pas vieilli.
Je crois qu’il faut que l’Église tout entière retrouve ce désir, qu’elle cherche à hâter la venue du Jour du Seigneur, qu’elle ose dire en toute vérité : « Maranatha, viens Seigneur Jésus. » Pour cela, nous n’avons plus qu’une parole à proférer, celle du père d’un enfant suppliant Jésus : « Je crois ! Viens en aide à mon peu de foi » (Mc 9, 24).