Homélie du 19 décembre 2021 - 4e dimanche de l'Avent

Visitations

par

Daniel Vigne

Deux femmes enceintes. L’une de six mois, l’autre de quelques jours peut-être. L’une du plus grand des prophètes, l’autre du Fils de Dieu lui-même. L’une est âgée, on l’appelait la stérile. L’autre est toute jeune, 14-15 ans peut-être. Deux femmes qui se rencontrent dans le haut pays de Judée, où la plus jeune s’est rendue en hâte, dit l’Évangile.

Oui, Marie est pressée, elle est poussée à se rendre chez Élisabeth. Étrange départ : pourquoi, sitôt après l’Annonciation, veut-elle aller voir sa parente ? Sans doute pour lui partager le secret qu’elle porte, et qu’Élisabeth porte aussi : car toutes les deux sont habitées par un enfant miraculeux. Dans leur chair de femmes, elles ont été visitées, choisies, bénies.

L’ange Gabriel en personne est venu annoncer, à Zacharie d’abord, à Marie ensuite, la naissance de leurs enfants respectifs. Et le double miracle s’est produit. Dans son grand âge, la stérile a conçu de son époux Zacharie. Dans sa jeunesse, la Vierge a conçu par l’action de l’Esprit.

Ces deux femmes ont été visitées : voilà l’arrière-fond et la raison première de ce qu’on appelle la Visitation. Elles se retrouvent, non pas pour échanger de banales nouvelles, mais parce que quelqu’un les habite, quelqu’un de plus grand qu’elles. Elles se rencontrent sous le signe d’une grande nouvelle, et c’est pourquoi tout ce récit est sous le signe d’une grande joie.

Marie et Élisabeth, et surtout Marie, ont le bonheur d’être au service du plan de Dieu, d’en être les servantes au sens précis du terme : « Je suis la servante du Seigneur », a dit Marie à l’ange. Marie et Élisabeth, et surtout Marie, sont des femmes de foi, qui croient au miracle, qui se prêtent à l’action étonnante de Dieu en elles. Elles ont compris que dans leurs corps, un mystère est à l’œuvre, mystère qu’elles accueillent avec émerveillement. Elles ont compris, et surtout accepté, qu’à travers elles, le dessein de Dieu est en train de se réaliser.

Car c’est un grand moment de l’histoire du salut : le dernier des prophètes, qui n’est encore qu’un petit enfant dans le ventre de sa mère, tressaille de joie à l’approche du Messie, du Verbe de Dieu fait chair. Dans la Visitation, nous voyons le passage d’un Testament à l’autre, l’hommage de l’ancienne Alliance à la nouvelle. Élisabeth, c’est le peuple d’Israël qui attendait la réalisation des promesses divines. Marie, c’est l’Église naissante, l’Évangile annoncé à toutes les nations.

Ainsi Marie est, comme on dit ou plutôt comme on chante, « la première en chemin », et son empressement nous invite à faire comme elle. Car nous aussi, nous portons le Christ en nous et nous sommes appelés à le porter à d’autres. Alors allons-y, frères et sœurs, avec joie, avec élan !

Nous aussi, rendons visite à nos vieux parents (on peut même, aujourd’hui, le faire à distance), c’est-à-dire à toute cette humanité vieillissante, mais qui porte en elle de belles promesses, comme Élisabeth dans son grand âge. Allons lui partager la nouvelle : le Sauveur vient, le Christ va naître, notre monde est aimé, visité. Cet évangile de la Visitation, prenez-le comme un programme, vivez-le personnellement. Il est l’image de notre appel, en tant que chrétiens, à partager, à communiquer, à rayonner la joie du Christ. Si les chrétiens ne le font pas, qui va le faire ?

Oui, pendant ces fêtes de Noël, soyons de ceux qui portent Jésus aux autres. Osons être joyeux, simples, bienveillants comme Marie envers sa parente. Nous aussi, ces jours-ci, nous allons certainement retrouver des parents plus ou moins éloignés. Quoi qu’il en soit des contraintes sanitaires et autres précautions, vivons ces fêtes dans l’atmosphère de la Visitation.

Et déjà, en ce dernier dimanche avant Noël, bénissons Dieu de nous avoir visités. Il n’a pas laissé notre humanité vieillir toute seule, abandonnée. Il a suscité et inspiré des prophètes, dont Jean-Baptiste est le plus grand. Il lui offre son propre Fils, conçu du Saint-Esprit, né de la Vierge Marie, vraiment Dieu et vraiment homme. Il a choisi Marie elle-même, toute sainte, toute bénie, et il nous la donne comme mère et comme modèle.

Devant cette femme enceinte du Fils de Dieu, nous tressaillons de joie comme Élisabeth et nous disons : « Comment m’est-il donné que la mère de mon Seigneur vienne à moi ? » Nous ne comprenons pas tout de ce grand mystère, mais nous accueillons dans la foi le Seigneur Jésus, le Sauveur du monde. Nous ne comprenons pas tout, mais nous recevons cette joie au fond de nos cœurs, dans le Saint-Esprit, et nous croyons vraiment, Seigneur, que tu es le Sauveur.

Nous croyons en toi, vrai Dieu né du vrai Dieu, consubstantiel au Père, comme nous le dirons à l’instant dans le Credo. Nous croyons vraiment que dans cette Eucharistie, tu nous rends visite, comme Marie a rendu visite à Élisabeth. Fais-nous goûter la joie profonde, la joie parfaite de Marie et d’Élisabeth, dès aujourd’hui et dans les siècles des siècles. Amen.
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