Homélie du 28 mars 2002 - Jeudi Saint

Vivre Son Heure

par

fr. Élie-Pascal Épinoux

Avant la fête de la Pâque, Jésus, sachant que son Heure était venue de passer de ce monde vers le Père, ayant aimé les siens qui étaient dans le monde, il les aima jusqu’à la fin .

Jusqu’à la fin? Jusqu’à l’ultime minute de son parcours terrestre

L’Heure est enfin venue, et nous y sommes, cette nuit, nous entrons dans ces trois jours qui sont sa Pâque, son passage de ce monde vers le Père:

Vendredi, Pâque de la souffrance où il est cloué à la croix

Samedi, Pâque de l’abîme où il est couché au tombeau

Dimanche, Pâque de la Vie où il est relevé d’entre les morts.

Jésus sait comment cette Heure se réalisera: aux yeux du monde, la trahison d’un disciple en vérité le libre don de sa Vie.

Jésus sait de quoi cette Heure sera faite: aux yeux du monde, une mort injuste et désespérée en vérité, la mort de la Mort

Jésus sait ce que cette Heure accomplira: aux yeux du monde, le silence définitif du tombeau en vérité, les morts se réveillant à la voix du Fils de l’Homme

Jésus sait que « le Père a tout remis entre ses mains », mais tes disciples que savent-ils de cette Heure? « ce que je fais tu ne le sais pas à présent, par la suite, tu comprendras ».

Mais pour comprendre, et donc vivre cette Heure, par la suite encore, faut-il avoir de quoi faire mémoire:

La nuit qu’il fut livré, le Seigneur prit du pain…

Mais pour faire mémoire, et donc vivre cette Heure, par la suite encore faut-il que quelqu’un puisse célébrer le mémorial:

puis il met de l’eau dans un bassin et se met à leur laver les pieds…

De quoi faire mémoire? n’y avait-il pas le beau mémorial de la Pâque prescrite par YHWH à Moïse avec son agneau égorgé au crépuscule par la communauté d’Israël, dont la chair est communion et le sang protection contre l’Ange exterminateur, mémorial joyeux de la libération de l’Égypte?

Ce soir, Celui qui a pris chair de Marie et que Jean a désigné comme l’Agneau de Dieu qui porte le péché du monde prend du pain, rend grâce, le rompt et dit: Ceci est mon corps qui est pour vous.

Ce soir, Celui qui changea l’eau en vin à la prière de Marie et que Jean désigna comme l’Époux prend la coupe: cette coupe est la Nouvelle Alliance en mon sang
et chaque fois que nous mangeons ce pain et buvons à cette coupe, nous annonçons la mort du Seigneur jusqu’à ce qu’Il vienne

À chaque eucharistie, les diacres prennent le pain et la coupe où l’eau se mêle au vin.

Il n’a plus besoin d’agneau Celui qui a pris notre humanité chaque eucharistie, les prêtres rendent grâce et redisent ces propres mots: «Il dit et cela est»

Il n’a plus besoin «d’égorgeurs» Celui qui s’est offert une fois pour toutes à la mort des pécheurs à chaque eucharistie, les baptisés mangent ce pain qui est Son Corps et boivent cette coupe qui est Son Sang

Il n’a plus besoin de viandes rôties Celui qui est le Pain Vivant descendu du ciel (Jn 6)

Mais alors a-t-il encore besoin de quelque chose? oui: d’hommes qui acceptent de faire pour leurs frères ce qu’Il a fait pour nous

« Au cours du repas, il se lève de table, dépose ses vêtements, et prenant du linge s’en ceignît »

Notre Maître et Seigneur est Celui qui dépose sa vie pour ses amis, s’anéantissant dans notre condition d’esclave

« il commença de laver les pieds de ses disciples et à les essuyer avec le linge dont il était ceint ».

Notre Maître et Seigneur est Celui qui nous donne part à sa vie en s’anéantissant à notre service

et c’est cela être appelé et être ordonné prêtre: c’est être appelé à déposer sa vie, avec nos espoirs de réussites mondaines ou d’épanouissement personnel, pour rejoindre l’homme dans sa pauvreté radicale en présence de Dieu c’est recevoir l’eau de la grâce et le linge du serviteur pour apporter à tout homme l’extraordinaire des sacrements du salut; alors seulement, tout homme en tout temps et tout lieu pourra vivre cette Heure.

«Vous ferez cela en mémoire de moi».

Avant la fête de la Pâque, Jésus, sachant que son Heure était venue de passer de ce monde vers le Père ayant aimé les siens qui étaient dans le monde les aima jusqu’à la fin .

Jusqu’à la fin? Jusqu’à l’extrême plénitude de l’amour

L’Heure est enfin venue et nous y sommes où Jésus nous invite à entrer avec lui dans le mystère de Sa Pâque, à passer nous aussi de ce monde vers le Père.

Accepter ce soir d’être invité au festin des Noces de l’Agneau n’est pas anodin: nous ne sommes pas ici ce soir à un simple repas d’anniversaire, si joyeux soit-il, nous sommes ici pour entrer dans la Pâque du Seigneur. Accepter de communier à Son Corps et à Son Sang «c’est annoncer sa mort jusqu’à ce qu’il vienne» c’est-à-dire accepter de mourir au péché pour nous laisser envahir par son amour jusqu’au plus intime recoin de nous-mêmes

«Comme je vous ai aimé, aimez-vous les uns les autres» (Jn 13, 34)

Accepter de nous laisser laver les pieds par le Maître et Seigneur, c’est accepter de déposer notre vie c’est-à-dire de la perdre en ce monde, ne plus rien rechercher pour nous-mêmes, n’être plus que service du prochain, don de soi

«Nul n ‘a de plus grand amour que celui-ci: déposer sa vie pour ses amis» (Jn 15, 13).

Au moment d’être livré, ou plutôt d’entrer librement dans sa passion, au cours d’un repas le Seigneur prit du pain et rendit grâce… il déposa ses vêtements et se mit à laver les pieds de ses disciples

L’Amour se livre à nous jusqu’à l’extrême et nous invite à nous livrer à Lui jusqu’à l’extrême pour cela, il ne nous demande pas d’être autre chose que les êtres pauvres et fragiles que nous sommes il nous demande seulement (seulement et c’est infiniment) de nous en remettre à lui comme il s’en remet au Père.

Judas n’y arrive pas et sort dans la nuit

Pierre n’y parviendra qu’à travers la douloureuse épreuve du reniement

Jean se laisse absorber en silence

À chacun sa réponse mais à tous et à chaque eucharistie le Seigneur qui est Amour nous propose de vivre son Heure: saut terrible dans l’abîme où nous Lui déposons notre vie de mort et de péché, merveilleuse libération où Il nous rend à nous-mêmes éveillés à la Vie de Dieu

« Sachant cela, Heureux êtes-vous si vous le faites ».