Homélie du 25 février 2001 - 8e DO

Voir clair pour naître à la bonté

par

fr. Jean-Michel Maldamé

Une des raisons de nous retrouver ici de dimanche en dimanche est, sans aucun doute, la joie de rencontrer des proches avec qui nous partageons la foi. Nous sommes, en effet, plongés dans un monde où croire est chose fort singulière. Aussi, nous goûtons comme une joie la chance qui nous est donnée de nous retrouver dans la foi et de renouveler nos raisons de vivre. Pour avancer dans l’épreuve et le combat de la vie, nous avons besoin de la présence de nos amis.

1. S’il y a incontestablement de la joie à être ensemble, ce serait pourtant naïveté d’ignorer qu’il y a entre nous des différences irréductibles et que notre vie communautaire connaît des tensions et même des conflits. Ce n’est pas d’aujourd’hui- Dans la première communauté chrétienne, il y a eu des difficultés, comme le montre l’exigence rapportée par l’extrait de l’évangile de Luc lu ce dimanche (Luc 6,39-45) qui s’adresse à la régulation des relations entre «frères»: «Qu ‘as-tu à regarder la paille qui est dans l’œil de ton frère? Et la poutre qui est dans ton œil à loi, la ne la remarques pas! Et comment peux-tu dire à ton frère: ‘Frère, laisse-moi ôter la paille qui est dans ton œil, toi qui ne vois pas la poutre qui est dans ton œil?’ Hypocrite. Ôte d’abord la poutre de ton œil; et alors tu verras clair pour ôter la paille qui est dans l’œil de ton frère !» (Luc 6,41-42).

Cette exigence – c’est un commandement! – invite à considérer notre vie personnelle et le fonctionnement de notre communauté chrétienne.

2. Cette parole définit une exigence personnelle. Elle a de ce point de vue deux versants. Le premier nous invite à ne pas accabler de reproches ou de leçons de morale nos frères et nos sœurs. L’interdit posé par Jésus est clair; il concerne la communauté chrétienne: ne pas dénoncer et ne pas donner de leçons, et ainsi ne pas exclure. Cet interdit posé par Jésus est difficile à vivre parce que celui qui a une poutre dans l’œil est aveugle et ne voit plus rien. C’est pourquoi les leçons de morale de quelqu’un qui a une poutre dans l’œil sont celles d’un aveugle qui veut guider les autres aveugles, comme le dit aujourd’hui Jésus: «Un aveugle peut-il guider un autre aveugle? Ne tomberont-ils pas tous deux dans un trou?» (6,39).

La parole de Jésus a un autre versant. Elle nous demande de commencer par ce que l’on appelle aujourd’hui «un travail sur soi»: enlever ce qui empêche de voir clair. Ce travail commence par une disponibilité intérieure: écarter ce qui se déroule dans notre tête, comme un tourbillon perpétuel qui fait écran et nous empêche de voir la réalité. Ainsi pour vivre en amitié ou fraternité, il faut accueillir l’autre: ne pas projeter sur ce qu’il dit ses propres opinions, mais l’écouter et ensuite prendre le temps de la réflexion en tenant à distance ses propres impatiences, voire ses colères. La parole qui naît alors est une parole qui construit et ne détruit pas. De même, dans la prière personnelle, on passe beaucoup de temps à tenir à distance et à éliminer ce qui occupe l’esprit en vain et empêche d’entendre la Parole de Dieu.

3. La parole de Jésus ne concerne pas seulement la vie personnelle. Elle concerne la communauté chrétienne comme telle. Qui parmi nous ne ressent douloureusement le fait que l’enseignement de l’Église n’est pas reçu?

Ainsi, par exemple, je participe comme expert à un service de l’Église de France, le Service Incroyance Foi. Ce service est là pour le dialogue et la rencontre avec les multiples formes de l’incroyance en France. Dans les lectures, les études, mais surtout dans les rencontres et les colloques, je perçois avec peine que la raison qui motive l’incroyance de la plupart de nos contemporains – la majorité des Français – est due au fait que le discours de l’Église catholique leur paraît irrecevable, car le ton n’est pas juste, tout particulièrement en matière de morale. S’ils sont attentifs lorsqu’ils voient l’Église soucieuse de promouvoir ia liberté, la dignité humaine, la vérité; ils sont choqués lorsqu’ils voient le ton sur lequel «Rome» (comme ils disent) moralise, dénonce ou condamne. L’annonce de l’Évangile suppose un autre ton – celui-là même que nous demande Jésus-Christ aujourd’hui.

Vous l’éprouvez sans doute plus que moi au contact quotidien avec des collègues, des voisins et même dans vos familles. Oui, tout cela est non seulement fort douloureux; mais cela ne correspond pas à ce que Jésus nous demande.

4. Pour comprendre la valeur de ce que Jésus nous dit aujourd’hui, nous pouvons penser au chemin qui fut celui de notre accès à la foi ou son approfondissement. Nous avons été marqués par ceux qui nous ont formés.

Qui de nous ne sait que les personnes qui nous ont le plus marqués quand nous avions besoin d’une parole de vérité, ce n’était pas nécessairement les gens les plus riches, les plus savants, les plus heureux, mais souvent ceux qui avaient souffert, ceux qui avaient mûri dans l’épreuve et appris à vivre la bonté qui n’accuse pas? Ainsi que le dit Jésus aujourd’hui dans cette image: «Jamais un bon arbre ne donne de mauvais fruits; jamais non plus un mauvais arbre ne donne de bons fruits. On ne cueille pas des figues sur les épines; on ne vendange pas non plus du raisin sur les ronces» (Luc 6,43-44).

Car la parole adressée à autrui par celui qui se prétend parfait est souvent blessante et donc inadaptée pour aider à naître. Comme un buisson d’épines ou un massif de ronces déchirent la fragilité de la peau, notre parole ne doit pas déchirer la délicatesse de l’âme qui s’ouvre à la lumière. Elle doit naître de la bonté du cœur. De cette bonté, Jésus nous dit aujourd’hui: «L’homme bon tire le bien du trésor de son cœur» (Luc (î,45).

Cette bonté est souvent acquise au prix de la souffrance. En effet, celui qui a souffert a appris à connaître ses limites. I1 a enlevé ce qui l’empêchait de voir clair. Il a traversé l’inévidence et s’est libéré de toute arrogance, Aussi ce qu’il sait, il le dit avec humilité et sans la dureté que l’on voit sur le visage des inquisiteurs ou des moralistes. Celui qui a cheminé dans l’aride des jours et dans la difficulté de la fidélité est capable de montrer la route. Il est devenu «un homme bon et noble» comme le dit maître Eckhart.

En pensant à ceux qui nous aident à naître, à grandir et à mûrir, nous savons qu’ils sont devenus par leur humilité une image de Celui qui se donne à nous: Dieu même en son humanité. N’est-ce pas pour cela qu’au milieu des images de cette page d’Évangile Jésus nous dit ce qui fait notre grandeur d’enfant de Dieu? Il dit en effet que: «Le disciple n’est pas au-dessus de son maître; mais celui qui est bien formé est comme son maître» (Luc 6,40). Les visages de bonté qui nous ont aidés et nous aident à grandir dans la vie ne sont-ils pas des manifestations et des présences de Dieu dans notre vie?

Oui, frères et sœurs, s’il y a de la joie à être ensemble dans la même célébration et dans le partage de la même foi, c’est parce que travaille en nous l’Esprit Saint qui fait de nous des Êtres au cœur empli de bonté. Il nous fait à l’image de Dieu. Notre Dieu fait homme n’est pas venu dans la splendeur, dans l’éclat de la force, dans le prestige des grands, mais il est venu par un chemin d’humanité vraie: dans l’amour de tous, dans la disponibilité, dans l’attention, dans l’écoute. Il vient aujourd’hui dans notre communauté par le même chemin d’amitié et d’écoute, d’accueil et de partage.