Homélie du 9 octobre 2005 - 28e DO

«Vous avez revêtu le Christ»

par

fr. Serge-Thomas Bonino

Ce qu’il y a de bien avec l’Évangile de saint Matthieu, c’est qu’il n’y a pas de jaloux: chacun en prend pour son grade! L’Évangile est très sévère pour ceux des juifs qui n’ont voulu accueillir ni Jésus ni les apôtres de Jésus. Mais, en même temps, il présente ce «faux pas » des juifs (Ro 11, 11) comme un terrible et permanent avertissement pour les chrétiens. Pas plus que les juifs d’autrefois, nous ne sommes autorisés à vivre sur nos rentes, à somnoler sur nos lauriers. Nul n’est dispensé d’actualiser chaque jour son «oui » à l’appel de Dieu. Tel est le sens des deux paraboles de ce dimanche, qu’il faut bien se garder de séparer.

La première parabole – celle des invités récalcitrants – vise plus directement les juifs. Ils ont refusé de reconnaître en Jésus l’Epoux qui venait accomplir la promesse faite à leurs pères. Invités par les premiers missionnaires chrétiens à entrer dans la salle des noces, ils les ont maltraités et même parfois tués. La sanction a été effroyable. En l’an 70, Jérusalem tombe aux mains des légions romaines. Elle est détruite de fond en comble.

De fait, dans un premier temps, les disciples de Jésus n’avaient été envoyés que «vers les brebis perdues de la maison d’Israël » (Mt 10, 6). Mais devant le refus des invités prioritaires, ils se sont ensuite adressés aux païens (cf. Ac 13, 46). Le «faux pas » des juifs – heureuse faute! – «a procuré le salut aux païens » (Ro 11, 11). Car dès lors les serviteurs du roi «s’en allèrent par les chemins et ramassèrent tous ceux qu’ils trouvèrent », si bien que la salle des noces, c’est-à-dire l’Église, fut remplie de convives.

Imaginez la joie des païens. Eux les derniers, les exclus, se retrouvent les premiers (Mt 20, 16 ou 19, 30), admis comme des fils à partager l’héritage du peuple saint dans la lumière (Col 1, 12). Mais voilà, très vite il a fallu déchanter. Les nouveaux venus ne valent pas mieux que leurs prédécesseurs. La communauté rassemblée par la prédication des apôtres, unie par le baptême et nourrie par l’eucharistie, l’Église en un mot, n’est pas encore le visage de la Cité sainte, la Jérusalem céleste «où comme dit l’Apocalypse, rien de souillé ne pénètre, ni ceux qui commettent le mal » (Ap 21, 27). Au contraire, la salle des noces a tout l’air d’une cour des miracles, et l’histoire de l’Église en porte le triste témoignage. Les plus grands saints y côtoient les pires crapules; le bon grain croît au milieu de l’ivraie (Mt 13, 24-30), et dans le lourd filet que remorque la barque de Pierre, il y a «toutes sortes de choses »: bons poissons, menu fretin et monstres des abysses (Mt 13, 47-50). La leçon est claire: pour être sauvé, il ne suffit pas d’appartenir extérieurement à l’Église, de s’être comme un petit malin faufilé dans la salle de noces. Encore faut-il s’être «changé » intérieurement. Encore faut-il porter le vêtement des noces.

Mais, c’est quoi au juste ce vêtement des noces? Ce laisser-passer pour la vie éternelle? Contrairement peut-être à ce que l’image suggère, ce n’est rien qu’on puisse posséder comme de l’extérieur. Il s’agit plutôt d’une disposition intérieure et permanente du cœur. Car, à bien y regarder, le chrétien est aujourd’hui menacé par une tentation semblable à celle qui autrefois a fait tomber bien des juifs: la tentation de penser que la possession extérieure des moyens du salut équivaut au salut et dispense de la conversion intérieure. Notre père, c’est Abraham. Nous avons les promesses, nous avons la circoncision, la Loi, l’alliance, le Temple… Seulement voilà, comme dit Jean-Baptiste pour balayer ces fausses sécurités qui retardent la conversion, «des pierres que voici Dieu peut faire surgir des enfants à Abraham » (Mt 3, 9). Les dons de Dieu ont ceci de particulier qu’ils s’autodétruisent quand on ne les utilise pas à bon escient. Supposons que vous ayez gagné à un jeu télévisé un billet pour la croisière de vos rêves – départ en péniche de Toulouse-centre, ambiance Charles Trenet, petit goûter sur le pont, arrivée Ramonville… le paradis, quoi? – encore faut-il vous présenter à l’heure dite à l’embarcadère. Sinon le billet qui devait vous ouvrir les portes du bonheur n’est plus qu’un pauvre morceau de papier sans valeur. Comme dit mystérieusement Jésus, «celui qui a, on lui donnera et il aura du surplus, mais celui qui n’a pas, même ce qu’il a lui sera enlevé (Mt 13, 12). Ce qui veut dire: celui qui fait un bon usage des dons déjà reçus de Dieu en recevra de plus grands. C’est le cas du juif qui se laisse porter vers Jésus par la dynamique profonde de la Loi. Par contre, celui qui fait un mauvais usage de ces mêmes dons, comme c’est le cas de celui qui tire prétexte de la Loi pour refuser d’adhérer à Jésus, alors même ce qu’il croit avoir (la Loi) perd en fait toute valeur, comme un billet périmé. Ou si vous préférez: «Qui n’avance pas, recule ».

Or, c’est un peu la même chose pour nous. Comme chrétiens, nous sommes comblés. Dans la sainte Église, nous avons tout: la vraie foi, les successeurs des apôtres, le baptême, l’eucharistie, les dominicains… bref, tous les moyens du salut.  Mais encore faut-il faire bon usage de ces trésors en les utilisant conformément à leur nature, c’est-à-dire en les ordonnant à la charité. Car le vêtement de noces, ce n’est ni la robe du baptême, ni l’uniforme scout, ni même l’habit religieux. C’est la charité. «Si je n’ai pas la charité, tout le reste ne me sert de rien » (1 Co 13, 3). Nos actions ne valent aux yeux de Dieu ni plus ni moins que le poids d’amour que nous y mettons.

Attention toutefois, devant cette exigence forte – nous devons produire des fruits de charité –, à ne pas récriminer comme le mauvais serviteur qui avait enfoui son talent: «Seigneur, j’ai appris à te connaître: tu es un homme âpre au gain; tu moissonnes où tu n’a point semé » (Mt 25, 24). C’est faux. Toujours la grâce nous précède. Dieu ne demande que ce qu’il donne. Il ne récolte que ce qu’il a d’abord semé. Ainsi, cette charité qui fait toute la valeur de nos actions est déjà un don de Dieu; elle est l’œuvre en nous de l’Esprit.

Jésus, à l’heure du Calvaire, a été dépouillé de ses vêtements, exposé nu sur le bois nu de la Croix (Mt 27, 35). Alors, dans un admirable échange, il a pris sur lui notre nudité et nous avons reçu en partage ses vêtements. Et c’est cette vie offerte de Jésus, en nous répandue par l’Esprit, qui est notre vêtement de noces. Oui, nous avons revêtu le Christ (Ga 3, 27), et nous pouvons-nous chanter avec le prophète: «Mon âme exulte en mon Dieu, car il m’a revêtu des vêtements de salut, il m’a drapé dans le manteau de la justice » (Is 61, 10). «Observez, dit Jésus, les lis des champs, comme ils poussent : ils ne peinent ni ne filent. Or je vous dis que Salomon lui-même, dans toute sa gloire, n’a pas été vêtu comme l’un d’eux. Que si Dieu habille de la sorte l’herbe des champs, qui est aujourd’hui et demain sera jetée au four, ne fera-t-il pas bien plus pour vous, gens de peu de foi! » (Mt 6, 28-30). Jour après jour, Jésus, par son Esprit, tisse en nous le vêtement des noces. Une maille à l’endroit – tous ces petits «oui » consentis à Dieu –, une maille à l’envers – tous ces actes d’amour au service du prochain – et peu à peu se dessine notre vêtement d’éternité.