Homélie du 8 octobre 2023 - 27e Dimanche du T. O.

Voyez, tout vous est déjà donné !

par

fr. Maxime Arcelin

Mon ami avait une vigne sur un coteau fertile. Il la bêcha, l’épierra, il y planta du raisin. Au milieu, il y bâtit une tour, il y creusa même un pressoir. Il en attendait de beaux raisins (Is 5, 1-2). Et le psalmiste d’enchaîner : « Il était une vigne, tu l’arraches à l’Égypte, tu chasses des nations pour la planter, devant elle tu fais place nette, prenant racine elle emplit le pays, les montagnes étaient couvertes de son ombre, et de ses pampres les cèdres de Dieu ; elle étendait ses sarments jusqu’à la mer, et vers le fleuve, elle poussait ses rejetons » (Ps 79, 9-11). Cette vigne est un peu à l’image de l’Église, avec la Vierge Marie, « Tour de David », et la croix, « son Pressoir ». On la voit « étendre ses sarments jusqu’à la mer » et « pousser ses rejetons jusqu’au fleuve » ; par la grâce des témoins de l’évangile, l’Église est parvenue aux extrémités de la terre. Elle a cette luxuriance… ou tout du moins, elle l’a eu. Car on ne saurait se cacher que, même si l’Église atteint aujourd’hui les extrémités de la terre, elle a sous nos latitudes bien piètre allure. Oui, « le sanglier des forêts la ravage et la bête des champs la broute », comme dit le psalmiste (Ps 79, 14). Il faut s’avouer que le sanglier, c’est parfois nous par notre brutalité, notre grossièreté, nos péchés de négligence ou d’impureté ; la bête des champs aussi, celui qui va a la messe, fait ses devoirs de chrétien mais rien de plus, dévorant le bien des pauvres et dilapidant l’énergie des prêtres. L’Église avec ses assemblées réduites à des peaux de chagrin, la chrétienté occidentale avec ses chapelles qui tombent en ruine et ses sociétés post-chrétiennes qui se livrent à tous les excès, nos vies chrétiennes elles-mêmes, ressemblent parfois bien à cette vigne dévastée.

Et nous voyons le psalmiste appeler à l’aide : « Dieu de l’univers, reviens ! Du haut des cieux, regarde et vois : visite cette vigne » (Ps 79, 14) ; voilà des mots que nous voudrions reprendre quand l’Église nous apparaît comme une vigne dévastée : « Dieu de l’univers, reviens ! » Chiche ! Rappelons-nous que les psaumes ont été écrits bien avant le Christ, et quand on dit que le Christ est Dieu, c’est donc qu’il a répondu à cet appel et qu’il est venu faire cette visite, lui le Fils unique de Dieu, l’héritier. Il peut bien dire par la bouche d’Isaïe : « Pouvais-je faire pour ma vigne plus que je n’ai fait ? » (Is 5, 4). Que lui avons-nous donné en retour ? La mort ! Nous lui avons donné la mort comme ces vignerons de l’évangile, qui massacrent l’héritier pour se saisir de l’héritage. Nous avons rejoué le drame de l’orgueil d’Adam qui met la main sur l’œuvre de Dieu et se l’approprie, sans attendre que Dieu la lui donne. Nous avons donné la mort au Christ, comme les pharisiens qui se pensaient bons religieux.

Comprenons-les un peu : comment reconnaître Dieu derrière la chair de Jésus ? Comment humblement reconnaître que Dieu puisse se faire si discret pour nous visiter ? Or c’est bien sa manière ordinaire de faire, il y a 2 000 ans comme aujourd’hui ! Il est là au milieu de notre assemblée qui ressemble à toutes les autres réunions que nous pouvons connaître, dans cette église au cœur de sa grisaille, il va être là dans l’eucharistie, derrière l’apparence si pauvre du pain et du vin. Il vient dans la discrétion pour nous laisser libres, libres de croire, libres de croire par l’abandon dans la confiance, car le trésor de notre liberté donne tout son prix à notre amour pour lui. Quel mérite, quelle noblesse aurions-nous si nous allions vers lui comme le lapin vers sa carotte ?

Un grand romancier russe l’avait compris : Dostoïevski. Méditant sans doute cette parabole, il nous en propose une actualisation par son personnage Ivan Karamazov (Les Frères Karamazov, livre V, V) . Celui-ci imagine que le Christ revient à Séville au cœur du XVIe siècle. Sa bonté fait effet, sans même qu’il ne consente à parler puisque tout a été dit dans l’évangile et qu’il ne veut rien n’y ajouter : les gens viennent à lui, sont touchés par sa bonté et voici qu’un aveugle se met à voir, puis qu’un mort ressuscite. Mais alors que le défunt se relève, le grand inquisiteur d’Espagne vient à passer : il voit la scène, fronce le sourcil, comprend ce qui se passe et, d’un geste, ordonne à ses gardes d’arrêter le Christ. Personne ne proteste. Si habitués à démissionner de leur liberté, les gens laissent faire le grand inquisiteur. Celui-ci se rend alors dans la prison où il a fait mettre le Christ, et il lui pose cette question : « Pourquoi es-tu venu pour nous déranger ? »

Oui, le Christ vient nous déranger dans nos petits arrangements avec la religion, avec nos lâchetés qui nous font remettre notre liberté pour un bout de pain ou une augmentation de salaire ; il vient nous déranger dans notre paresse à poursuivre les grandes choses qui sont à la portée de notre liberté : quelles démissions ne sommes nous pas prêts à faire pour être tranquilles et profiter ici et maintenant ? Pourquoi le Christ vient-il nous déranger dans la recherche d’un bonheur facile, accessible et bien de ce monde ? Pourquoi épouse-t-il cette discrétion qui respecte tant notre liberté ? Pourquoi ne force-t-il pas notre liberté en nous montrant toute sa gloire ? Nous sommes prêts à voir l’invisible, s’il existe, mais pourquoi devoir y croire, librement, sans le voir ? Car Dieu aime cette liberté que déteste notre inquisiteur et ceux qui lui sont soumis, que détestent tous les orgueilleux.

Comment entrer dans ce projet qui nous dépasse : par l’humilité. Là c’est saint Paul qui nous y aide par l’épître aux Philippiens, en nous donnant ce conseil très concret : « Ayez assez d’humilité pour estimer les autres supérieurs à vous » (Ph 2, 3). Il ajoute cette merveilleuse description de l’humilité du Christ : « Ayant la condition de serviteur, il ne retint pas jalousement le rang qui l’égalait à Dieu » (Ph 2, 6). Aujourd’hui, je retiens deux choses. Primo : « Priez et suppliez, tout en rendant grâce » ; la prière de demande et de remerciement nous met dans la main de Dieu et entretient par là même l’humilité en nous. Puissions-nous user de ce double poumon de la prière (s’il vous plaît/merci) en tout temps, dans les jours de bonheur comme dans les jours de malheur. Le rosaire est pour cela une formidable école. Secundo, Paul nous invite à honorer et cultiver les vertus, autrement dit à faire librement ce qu’il y a de bon et même de meilleur, conformément à la sagesse divine, cette sagesse qui nous dépasse toujours et qu’il ne faut pas se lasser de chercher dans l’humilité de la foi.

Ce n’est pas en apparaissant dans toute sa gloire que le Christ veut gagner notre cœur et notre amitié ; ce n’est pas par de nouveaux miracles grandiloquents que le Christ veut étendre son Royaume, mais bien d’abord par tous les signes déjà donnés, par tous les soutiens de sa grâce au cœur de nos actions quotidiennes. Tout est déjà donné pour que la vigne de l’Église et de nos vies porte de beaux fruits : il nous faut librement et humblement le reconnaître pour pouvoir travailler au mieux à la voir porter de beaux fruits.

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