Homélie du 26 juillet 1998 - 17e DO

« Entre justice et miséricorde »

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        Frères et sœurs, il est des moments dans la vie où l’on voudrait que Dieu ne soit que miséricorde: ce sont des moments où tout nous sourit, où aucune blessure ne nous touche, et où l’on voudrait que Dieu soit lui aussi tout sourire, pour nous comme pour tous. Il est d’autres moments en revanche où l’on voudrait que notre Dieu ne soit que justice et châtiment: ce sont des moments où nous avons mal, ou plutôt où l’on nous a fait mal, et où l’on voudrait que ceux qui nous ont fait mal connaissent à leur tour le mal, la peine, la douleur comme un juste retour des choses.

        En vérité, Dieu connaît à la fois la justice et le pardon. Qu’il vous suffise de jeter un bref coup d’œil sur les textes bibliques et vous y trouverez des phrases comme: «la miséricorde et la justice viennent de lui» (Ba 5,9) ou «je te fiancerai à moi dans la tendresse, la justice et la miséricorde». Oui, tout au long des temps, l’action de Dieu participe à la fois de la justice, entendons le châtiment, et de la miséricorde, entendons le pardon: et elle s’établit entre l’une et l’autre. C’est cette oscillation que nous donne à nouveau à contempler le magnifique texte de la Genèse dans lequel nous est rapportée l’intercession d’Abraham: le texte évoque la faute de Sodome et de Gomorrhe pour nous dire qu’elle est lourde et qu’elle devrait avoir pour conséquence une totale destruction des deux villes, mais il évoque aussi la présence éventuelle de justes qui pourrait justifier que soit fait miséricorde.

        Mais ce texte ne fait pas que nous montrer l’oscillation du cœur de notre Dieu, il nous indique aussi le lieu de la prière du juste: ce lieu est délimité par la justice d’un côté, et la miséricorde de l’autre. Par la prière bien sûr, l’homme, fût-il Abraham, ne prétend pas dicter à Dieu sa conduite: la décision de Dieu reste souveraine, et il faut voir là l’explication de la prudence du patriarche. Mais cette décision peut être infléchie, vers plus de miséricorde, et parfois aussi vers plus de justice.

Vous me direz que ce fut là une exception, due à la vertu d’Abraham, à laquelle nous ne saurions nous comparer. Mais ce qui fut le pouvoir d’Abraham se trouve étendu par Jésus à tous les hommes dans la parabole de saint Luc: la première réaction de l’ami dérangé en pleine nuit, qui pourrait bien être notre Dieu lui-même, est de l’ordre de la justice; mais la réaction ultime est de l’ordre de la miséricorde, et l’on est passé de l’une à l’autre au fil de l’insistance priante d’un homme, dont rien ne dit que sa justice soit celle d’Abraham. Non, c’est désormais n’importe quel homme qui a ce pouvoir sur Dieu de le faire pencher du côté de la justice ou de la miséricorde.

L’homme exerce ainsi un pouvoir sur Dieu qui peut paraître étonnant, mais que Dieu supporte par amour pour l’homme et pour ses pères: par amour de la justice qui se trouve en tout homme, même obscurcie par le péché, plus encore par amour des justes de tous les temps, que nous appelons les saints, qui comptent parmi eux Abraham, et qui intercèdent en fait avec nous. C’est ce même amour au cœur d’un père ou d’une mère qui les conduit si souvent à pardonner à celui de leurs enfants qu’ils pensaient initialement, et peut-être en toute justice, devoir châtier.

        «Apprends-nous à prier», demandent les disciples à Jésus. «Quand vous priez, dîtes: que ton nom soit sanctifié, que ton règne vienne», et c’est la demande de la justice; «pardonne-nous nos péchés», et c’est la demande de la miséricorde. Jésus nous a laissé cette prière, sa structure est semblable à celle de toutes les prières d’intercession de tous les temps. C’est avec elle qu’il est possible aujourd’hui à tout chrétien de faire pencher son Dieu du côté de la justice ou de la miséricorde.

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