« Que devons-nous faire ? », demandent les foules à Jean. À la Pentecôte, Pierre entendra la même question lorsque « ceux qui l’écoutaient furent touchés au cœur » (Actes 2, 37). Cette question, n’est-elle pas ce que souhaite tout orateur : signe que son discours est efficace. De sa voix, il vient de remuer l’eau profonde de ses auditeurs mais sans avoir donné encore des conseils pratiques : alors, que devons-nous faire, concrètement, pour correspondre à ce que tu viens de nous dire et qui nous a touchés ? Pierre répondra : « Convertissez-vous, et que chacun de vous soit baptisé au nom de Jésus-Christ pour le pardon de ses péchés ; vous recevrez alors le don du Saint-Esprit. » La réponse de Jean n’est pas sans lien avec celle de Pierre : Jean communique un premier baptême, il enseigne une conversion concrète, il parle du Saint-Esprit. Sa voix puissante a retenti et elle s’insinue jusqu’au point de partage de l’âme et de l’esprit, des jointures et des entrailles : le chemin de la voix touche à son terme. Le cœur remué est prêt à changer de direction et de manière de vivre et de penser. Le voici disponible, ouvert, le cœur où la voix est entrée s’écrie : « Que devons-nous faire ? »
Jean le Baptiste, alors, énumère trois règles de vie : elles sont belles, simples, accessibles. Chacun peut les suivre sans révolutionner radicalement son état de vie : le collecteur d’impôt reste à son office et le soldat garde son emploi mais chacun l’exerce avec justice et bonté, chacun peut garder sa tunique si toutefois nous acceptons de nous séparer de celle que nous conservons au cas où…
Mais ces réponses n’apaisent pas complètement les cœurs touchés par la voix de celui qui crie dans le désert. En effet, l’évangéliste insère après la dernière réponse de Jean le commentaire suivant : « le peuple était dans l’attente ». Et la suite met des mots sur cette attente : ils se demandaient dans leur cœur si Jean n’était pas le Christ, celui précisément que tout leur être spirituel, siècle après siècle, attendait, comme on attend l’aurore surtout vers la fin de la nuit. Ils viennent tous de poser la question de ce qu’il faut faire : Jean leur a répondu ; ils se rendent compte à présent que la vraie question qui les préoccupe — et qui préoccupera jusqu’à la fin des temps tout être vivant —, celle qui ne nous laissera jamais tranquilles, n’est pas une question de choses à faire mais la question qui porte sur une personne.
Puisque les voici désormais reliés par leur désir à une personne, la voix peut laisser la place au Verbe, toute la place à la Personne qui est une Parole, l’unique place à la Parole de vie qui est la plénitude de tout ce que l’on peut sur terre désirer. La voix, le précurseur, alors, s’adresse à tous : « Moi, je vous baptise avec de l’eau, mais il vient, celui qui est plus fort que moi. » Moi, dit la voix dans nos déserts, je suis venue comme attiser et aviver votre désir ; il vient celui qui le comblera. Je suis venue avec un baptême de pénitence et mes conseils de vie réaccorder votre âme, en réparer les dissonances : il vient celui qui, en elle, fera entendre une harmonie plus que mélodieuse : le Verbe en nous vient jouer le plus beau des chorals : « Seigneur, c’est toi mon seul bonheur : en toi, Jésus ma joie est éternelle. » Paul le chante aux Philippiens : « Soyez toujours dans la joie du Seigneur ; je le redis : soyez dans la joie. »
Jean désormais peut les conduire à Celui que désormais ils désirent et ne connaissent pas encore : il leur révèle le Christ et la plénitude du baptême, ce saut définitif dans la vie qui ne finit pas, c’est-à-dire le baptême, toujours avec de l’eau, mais dans la réalité efficace de l’Esprit Saint et du Feu. L’Esprit Saint : ce souffle de vie qui répand dans nos cœurs l’amour sans mesure : à son contact tout en nous s’agite, tout commence à remuer et voltiger, ce qu’il y a de bon et de mauvais se soulève comme lorsqu’il souffle fort dans un grenier : poussière et papier se mettent à voleter, à voltiger en tous sens. Un discernement s’opère. Il faut retenir le bon grain de l’amour, tout ce qui en nous est gratuit et sincère, vrai et lumineux. Il faut rejeter dans un feu qui consume totalement la paille qui grandit avec le blé, vieillit avec lui, mais ne nourrit pas, casse et fait du bruit. Tout en nous, frères et sœurs, est un mélange d’amour gratuit et d’intérêt personnel, de bonnes intentions et de petits bénéfices qui nous rattrapent au coin de toute pensée généreuse : quelle heureuse, sainte, et grande nouvelle que de savoir qu’il vient, il vient celui qui tient à la main la pelle à vanner. En latin, cela se dit uentilabrum, mot latin où l’on entend le mot français « ventiler », cet instrument qui permet de ventiler, de faire un vent qui soulève tout l’inutile et le vide de notre cœur. Augustin parle même du Christ comme du Ventilator noster [1] . Oui, quelle joie, il vient celui qui vient faire ce vent en ce qu’il y a de plus profond, de plus reculé et de plus obscur en nos âmes car lui seul sait révéler et absoudre toutes nos complicités avec le mal, tous nos péchés, dans un feu sans concession : personne parmi nous ne veut voir revenir à lui quelque chose de son mal.
Ce feu brûle à chacune de nos confessions, l’absolution est définitive. Cette pelle à vanner, Jésus en fait l’instrument de son choix : c’est aussi la croix où se manifeste son amour, lui aussi, définitif, sans concession, jusqu’à l’égard du plus atroce des ennemis. Penser à la croix, méditer à l’amour qui s’y accomplit, permet de faire entrer en soi comme un grand souffle de vent capable de remuer toutes les certitudes et les pensées qui tapissent nos âmes. Quand je vois Jésus aimer ainsi : comment puis-je accepter de jalouser mon frère et de ne pas aimer tel autre ? Ce qu’il y a de paille en moi alors se soulève, vole, s’échappe : le seul poids désormais est celui de l’amour.
Bienheureux grenier où tout amour vrai vécu sur terre sera recueilli au ciel ! Bienheureuse Église qui dès ici-bas réunit en une unité tant de grains qui par le travail des sacrements et la foi gagnent chaque jour en poids et grandissent en amour. Unissons, frères et sœurs, nos cœurs pour former ensemble une unique Eucharistie, celle que nous vivons ensemble autour du même Pain fait d’une multitude de grains de blé. Dans la nuit et les peines de ce temps, désormais tournés vers ce Pain de mystère, nous serons alors sans cesse dans la joie du Seigneur, le Verbe dont Jean est la voix. Le Seigneur est proche, et son amour nous est déjà tout entier donné.
[1] Voir Augustin, Sur le Psaume 49, § 13.