Ce n’est pas un scoop : l’Église n’est pas à l’aise avec le « transhumanisme », ce courant de pensée qui affirme qu’avec la technologie, ou pourra « transcender » la nature humaine, la dépasser, l’augmenter — voire s’en affranchir.
Autrefois, c’était de la mythologie. Quand les poètes chantaient les héros, comme Prométhée ou Icare, qui rivalisaient avec les dieux. Plus tard, ce fut de la science-fiction. Pensez au monstre du docteur Frankenstein (1818). Ou encore à l’ordinateur tyrannique qui dirige le vaisseau spatial dans le film de Stanley Kubrick, 2001, l’Odyssée de l’espace (1968). Aujourd’hui, la fiction devient réalité.
Et si cette nouvelle pomme de discorde entre la culture contemporaine et l’Église avait quelque chose à nous enseigner ?
L’esprit du Mal, aurait dit saint Jérôme, est « le singe de Dieu ». Quand il s’acharne sur une réalité, c’est que cette réalité a une grande valeur. Le Diable en fait alors une contrefaçon, une singerie. Il en fait l’ombre portée : sombre… inquiétante… Mais c’est l’ombre d’une réalité qui, en soi, est belle et lumineuse.
Alors, de quoi l’idéologie transhumaniste pourrait-elle être l’ombre portée ? De quoi serait-elle la contrefaçon ? Voilà une question à laquelle fait écho la liturgie de ce deuxième dimanche de Carême. Le transhumanisme, en effet, pourrait bien être une version « humaine, trop humaine » de la transfiguration.
Car, paradoxalement, l’idéal du « surhomme » reflète une intuition profondément vraie, profondément bonne, celle-là même qui a été défigurée dans le jardin du Paradis. Cette vérité profonde, c’est que l’homme, façonné « à l’image et à la ressemblance » de Dieu (Gn 1, 26-27), est fait pour au-delà de l’homme. L’homme est fait pour plus grand que l’homme. L’homme est fait pour Dieu.
Blaise Pascal (1623-1662) a bien formulé cet enjeu de la vie terrestre quand il a écrit : « L’homme passe l’homme… L’homme passe infiniment l’homme. »
Les lectures qui nous introduisent cette année au mystère de la Transfiguration nous disent quelque chose de ce projet grandiose. Abram (première lecture) est fait pour passer Abram : Abram est fait pour devenir Abra-H-am. Avec ce H, cette lettre ajoutée, dont certains rabbins disent qu’elle provient du nom même de Dieu. Comme si Dieu, en faisant alliance avec son ami, avait extrait cette lettre de son nom pour l’insérer dans le nom d’Abraham.
Jolie manière d’expliquer que l’homme « augmenté » selon la Bible, c’est l’homme « augmenté »… non par ses propres moyens, mais par un don de Dieu. Ou, mieux encore, « augmenté » par Dieu qui se donne à l’homme. C’est l’homme devenu —par pure grâce — héritier de la vie même de Dieu. Comme Abraham ! D’émigré qu’il était, il se trouve tout à coup dépositaire d’un héritage fantastique. Or, être traité en héritier, c’est déjà être traité en fils. En Abraham, déjà, de simples créatures que nous sommes, nous devenons héritiers et enfants de Dieu.
Ou encore, comme le dit saint Paul (deuxième lecture), nous sommes « citoyens » de cette terre. Eh bien, nous voici appelés à devenir « citoyens des cieux ». Paul est l’un des auteurs de la Bible qui a le plus cultivé le thème de notre adoption par Dieu, de notre transfert chez Dieu. Une adoption, un transfert, qui transforme les fibres mêmes de notre chair, sans pour autant les vaporiser. Nos « pauvres corps » sont faits pour devenir « corps glorieux » dans le Christ ressuscité. Nos corps de terre — jusque dans ces viscères, ces « ventres » (et ces bas-ventres ?!) qu’évoque crûment la lettre aux Philippiens —, nos « corps de misère » sont faits pour devenir corps de lumière, resplendissants de la gloire du monde à venir. Comme Moïse et Élie, qui furent emportés mystérieusement dans la vie éternelle et bienheureuse de leur Seigneur. Comme Jésus, surtout, qui est cette Vie même, cette Vie divine venue dans notre chair.
Frères et sœurs, voilà le projet. Voilà le but du dessein de Dieu : notre transfiguration en Dieu ; notre adoption par le Père, en son Fils unique, Jésus-Christ notre Seigneur, dans l’Esprit. Notre « divinisation », ou notre « déification », comme disaient avec audace les Pères de l’Église. Cette sainte alchimie ne mutile pas l’homme ; elle ne lui enlève rien ; elle ne l’arrache pas à sa nature ; mais elle le surélève et le purifie de tout ce qui l’empêche d’être en communion avec Dieu.
Jésus a donné à voir un éclat de sa gloire à ses apôtres pour soutenir leur foi en prévision de l’heure de la Croix. De même, chaque année, alors que le Carême vient de commencer, la liturgie évoque la lumière du Thabor comme une anticipation du mystère de Pâques. Comme pour nous encourager dans les épreuves et les nuits à venir. D’ores et déjà, cette lumière brille au fond de nous et soutient notre espérance.
Alors, n’ayons pas peur ! N’ayons pas peur de l’homme. Malgré tout ce qui défigure l’homme, malgré tout ce qui nous ferait désespérer de l’homme, nous savons à présent que « l’homme passe l’homme ». Ce n’est pas du transhumanisme. C’est la Pâque de l’homme, entrevue — et déjà réalisée — en Jésus transfiguré.