Homélie du 27 avril 2025 - 2e dimanche de Pâques, dimanche de la miséricorde

Seigneur, que tes plaies glorieuses nous gardent et nous conservent !

par

fr. Éric Pohlé

Il nous est tous arrivé, un jour ou l’autre, de manquer une belle rencontre faute de n’avoir pas été là où il fallait. Aussi, avec l’âge, on insiste et on fait répéter sans fin le lieu précis où l’on est attendu. La grâce a tant insisté dans le cœur de Marie Madeleine qu’elle n’a pas quitté au matin de Pâques le lieu où Jésus devait se manifester à elle. Les larmes qu’elle verse n’ont pas le temps de disparaître en touchant la terre : Jésus les recueille avec ces premiers mots qu’il lui adresse et la rencontre s’accomplit : « Femme, pourquoi pleures-tu ? »

Le Seigneur, frères et sœurs, ne laisse rien nous advenir inutilement, rien de ce que nous faisons avec cœur et vérité. Même nos révoltes, Jésus les recueille, les dépose dans le creux de sa main qui s’est tendue vers nous. Il s’adresse à Marie en l’interrogeant sur ses larmes comme il rend brûlant le cœur des deux pèlerins alors qu’en plein chemin il les rattrape au vol de leur âpre désespoir. La vérité a beau les avoir rendu libres, les disciples se sont enfermés : Jésus entre, les envoie comme le Père lui-même l’a envoyé, enfin il souffle sur eux comme au commencement il a soufflé, lui qui est Dieu, sur le visage à peine modelé du premier être formé à l’image de Dieu. Mais le visage de Thomas ? Comment sera-t-il recréé en cette Pâques ?

Le corps de l’Église est brisé ; Thomas manque. En quel lieu demeure-t-il, où s’est-il caché ? C’est une région qui nous est trop connue : la région lointaine où le doute accusateur règne en maître. Pas le doute méthodique du savant ni le doute naïf de l’enfant ou de l’amoureux qui veut beaucoup de preuves, non, le doute de celui qui commence par penser qu’on le trompe. Il finit même par penser que la vie elle-même est une immense tromperie. Mensonges, tous ces mots comme « vie », « sens de la vie », « vie heureuse », « vie qui ne finit pas » : « Si je ne vois pas dans ses mains la marque des clous, si je ne mets pas mon doigt dans la marque des clous, si je ne mets pas la main dans son côté, non, je ne croirai pas. »

Depuis la révolte de Thomas, ou, frères et sœurs, à cause de sa révolte, on pique dans le cierge pascal, où brille le signe d’une lumière qui ne s’éteint pas, cinq clous dans une étonnante matière faite d’encens séché : cinq clous qui portent avec eux une promesse de parfum et de prière quand la chaleur de la flamme, un jour peut-être, les rejoindra. Voici, dit le prêtre lors de la nuit pascale quand il prépare le cierge prêt à recevoir sa naissance du feu nouveau, voici, dit-il, les saintes plaies, les plaies glorieuses. En vérité, c’est une prière : par elles, est-il dit, que le Christ Seigneur nous garde et nous protège. Elles sont au nombre de cinq : la plaie au côté, celle pour laquelle on parle d’ouverture et d’une effusion de sang et d’eau, les deux mains et les deux pieds. Jésus conserve en la beauté de son corps ressuscité les cinq ouvertures par lesquelles la violence des hommes est entrée en lui. Mais cette violence y est entrée pour s’y noyer parce qu’il n’y a en Jésus qu’amour, bonté et miséricorde ; en lui brûle l’infini pardon de Dieu : un feu dévorant et qui éclaire. Telle est la seule et vraie lumière car, dit la théologie, le Seigneur a voulu garder les traces de sa Passion, car loin d’être une ombre dans la joie de Pâques, loin d’être une ombre sur le corps ressuscité, comme des cicatrices que l’on voudrait dissimuler, ces cinq plaies, au contraire, brillent d’un surcroît de beauté, un surplus de vie. Jamais sur terre, on n’avait pu voir autant de charité qu’en ces cinq lieux du corps de gloire. Ils écrivent sur le corps glorieux les lettres de cet amour de l’ami qui a donné sa vie pour ses amis.

Voici les portes, les ouvertures, par lesquelles Thomas va retrouver le lieu de sa paix. Il n’était pas là lors de l’effusion de l’Esprit, qu’il entre en communion avec le lieu du sang et de l’eau. Pas là, lors de la fraction du pain entre les mains de l’inconnu à l’hôtellerie d’Emmaüs : voici le Seigneur qui le rejoint là où il s’est réfugié. Thomas s’est replié sur lui-même comme un animal blessé sur ses propres blessures : l’image du corps blessé et meurtri l’emprisonne dans sa peine, la pensée de la mort l’immobilise, le désespoir l’enchaîne : les plaies glorieuses le libèrent. Huit jours après Pâques, où tout est recréé, le Seigneur répète ce qu’il nous a déjà dit au long de ces jours sur terre, il précise, parce que nous écoutons sans être attentif, le lieu exact où il nous attend pour se manifester à nous, il insiste : non, vous ne pouvez pas trouver le repos sur terre, ni joie ni sourire, ailleurs que dans le mystère de ma sainte et glorieuse humanité marquée des signes de ma Passion pour vous.

Cette humanité, exposée en un spectacle de mort, dans le supplice de la croix, a comme interrompu la vie de foi chez Thomas. Au contact de cette même humanité, il retrouve la vie en plénitude. Avec Thomas ne regrettons pas le jardin où nous n’étions pas, le jardin du matin de Pâques ou du Cantique de la bien-aimée : ne le regrettons pas parce qu’à chaque eucharistie nous nous reposons, telle une colombe, dans les creux du rocher, ces cinq refuges de la miséricorde où Dieu abrite nos cœurs dans son propre corps. Des cinq plaies, nous ne voyons plus comme Thomas le dessin exact, mais nous sommes, tout comme lui, revêtus et transformés par les flots d’amour et de lumière qui en jaillissent. Avec lui, tout à l’heure, alors que nous verrons sans voir, nous pourrons redire : oui, il est grand le mystère de la foi. Alléluia.

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