Homélie du 19 avril 2026 - 3e Dimanche de Pâques

Rompre le pain pour ne former qu’un seul corps

par

fr. Maxime Arcelin

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Crac !
C’est le bruit d’une fracture ou d’une déchirure ! Mais c’est aussi le bruit du pain que l’on fractionne, avec ou sans levure ; s’il est bien cuit, il est craquant. C’est le bruit de ce qui est dense, os ou froment. Bruit consolant quand il s’agit du pain qui va rassasier notre faim ; bruit terrifiant quand il s’agit de notre jambe qui ne va plus nous soutenir. Bruit ambivalent lorsqu’il s’agit de l’hostie consacrée, car bien sûr, par notre foi, nous nous réjouissons de pouvoir goûter ce céleste pain des anges en en recevant une fraction dans la communion, mais ce geste de rompre le pain pendant le chant de l’agneau de Dieu n’est pas sans nous rappeler aussi la Passion, sans faire « mémoire » de Lui. Il résiste ce pain, tant est si bien que s’il ne se casse pas d’un coup sec et violent, il faut le déchirer.

C’est ce geste, cette fraction, ce craquement qui ravive la mémoire des pèlerins et leur ouvre les yeux. Et ils connaissent bien ce geste. Ce geste sonore réunit en un seul signe les deux figures prophétiques de la Pâque qui annoncent le sacrifice du Christ dans sa Passion, les deux rites prescrits par Moïse dans l’Exode quand Israël sortit d’Égypte, celui du pain sans levain et celui de l’agneau immolé, les deux rites que Jésus a dû patiemment expliquer sur la route. Au soir de la Pâque, Dieu a prescrit de rompre le pain et d’immoler l’agneau pascal pour se les partager dans deux textes enchâssés qui lient très profondément le partage du pain et le partage de l’agneau. Paul les a réunis dans une belle exhortation de l’épître aux Corinthiens (1 Co 5, 7-8) : Le Christ notre Pâque (c’est-à-dire notre agneau pascal) a été immolé. Célébrons la fête non pas avec de vieux ferments… mais avec des azymes (c’est-à-dire des pains non fermentés) de pureté et de vérité.

Quand les Hébreux eurent bâti une maison pour le Seigneur, le Temple de Jérusalem, ils y allaient chaque année en pèlerinage pour y offrir l’agneau pascal en sacrifice de communion. Le sacrifice mettait à part le sang qui revenait à Dieu, les cuisses revenaient aux prêtres et la famille se partageait le reste. La famille, les prêtres et Dieu partageaient ainsi « à distance » le même agneau signifiant la communion voulue par Dieu. Une fois le Temple détruit, c’est le partage du pain qui prit le plus d’importance, et avec le partage du pain, le partage de la Parole de Dieu à la maison et à la synagogue. C’est dire si nos disciples d’Emmaus devait bien connaître ce geste de la fraction pour le repas du soir. Mais la Passion de Jésus éclairée par l’Écriture donne un sens supérieur à ce geste sonore dont le bruit fait mémoire.

Paul exprime merveilleusement le signe et le but de la fraction du pain par cette question (1 Co 10, 16-17) : Le pain que nous rompons n’est-il pas communion au corps du Christ ? Puisqu’il n’y a qu’un seul pain, la multitude que nous sommes est un seul corps, car nous avons tous part à un seul pain. Si l’on avait sur cet autel un pain pour tous nous nourrir, sur cette pierre, autel ou sépulcre, sur ces linges, linge mortuaire ou linge de table, ce pain aurait la taille d’une dépouille, d’un corps, agneau ou être humain. Ce signe aiderait plus encore ma foi pour voir à travers le voile de ce pain le corps de Jésus Christ, corps livré pour nous. Et cette foi nous oblige à prendre notre courage à deux mains pour rompre ce pain et en le fractionnant, en faisant retentir ce craquement, faire mémoire de la Passion.

Ma foi a besoin d’un niveau de profondeur supérieur pour dépasser cet effroi, cette mémoire douloureuse. Par la foi en la Résurrection, je sais que le Christ a vaincu la mort, qu’il est sorti vivant du tombeau, que sa chair n’a pas connu la corruption. Aussi quand je romps ce pain, je ne divise pas le corps humain de Jésus ressuscité, je ne donne pas un pied à l’un, un ongle à l’autre, une dent à un autre. Dieu qui a ressuscité Jésus d’entre les morts est assez puissant pour passer tout entier dans chaque fraction de ce pain, de sorte que chacun le reçoive tout entier.

Un dernier niveau de foi va m’aider dans ce geste, c’est la finalité indiquée par saint Paul : partager le corps du Christ, pour que tous nous prenions part au même corps, pour que nous ne formions plus qu’un seul corps. Par cette fraction du pain, Dieu rassemble dans l’unité les enfants de Dieu dispersés. Tous les uns et les autres réunis dans cette église, nous allons former un seul corps, la charité va relier les individus assemblés les uns à côté des autres sur ces bancs pour ne former qu’un seul corps, bien manifesté par le geste de paix.

Voyez les disciples qui reconnaissent Jésus à la fraction du pain, comme réveillés par le craquement de la fraction, alors que celui-ci disparaît aussitôt. Par leur communion à ce pain unique, non seulement ils gardent Jésus dans leur cœur mais encore ils se tournent l’un vers l’autre pour partager l’expérience intérieure qu’ils viennent de vivre chacun de leur côté : « Notre cœur n’était-il pas tout brûlant tandis qu’il nous expliquait les Écritures. » Et non contents de cette communion, de ce partage, ils retournent en courant à Jérusalem qu’ils viennent de quitter le cœur lourd, pressés maintenant d’être réunis aux autres membres vivants de ce corps mystique, heureux de pouvoir reformer ce corps du Christ en prenant part au même pain.

À ce craquement de la fraction du pain, pleurons de compassion en mémoire de l’agneau immolé, et pleurons de joie par la puissance de la Résurrection qui nous donne d’avoir part au même pain pour ne former qu’un seul corps.
Prière universelle :

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