Jésus est-il moins efficace avec le temps ? Une prédication : 3 000 convertis !, avons-nous entendu dans la première lecture. Aujourd’hui 3 000 prédications, combien de conversions ? J’ai peur de répondre zéro en ce qui me concerne. Heureusement, la « bienheureuse espérance » (Tt 2, 13) sauve ! Et l’on peut espérer pour tous ceux aimés pour lesquels on a prêché.
Jésus dans cette allégorie du Bon Pasteur de l’évangile affirme : « Je suis la porte. Si quelqu’un entre par moi, il sera sauvé ; il entrera et sortira, et trouvera un pâturage » (Jn 10, 9). Entrer et sortir ? Peut-on entrer et sortir sans risque ? À l’extérieur, sans Jésus, il y a les loups et les brigands. Quand on observe les allers-retours de grands convertis, on entrevoit l’immensité du péril. Il y a quelques années un catholique, devenu témoin de Jéhovah, est redevenu catholique en passant par la case de pasteur protestant [1]. Récemment, un ex-catholique devenu imam salafiste a publié sa conversion, son retour à l’Église catholique en Belgique dans un livre, avec la postface de l’académicien Rémi Brague [2]. Le danger est immense, mais Jésus aime aussi notre liberté.
« C’est pour que nous restions libres que le Christ nous a libérés. Donc tenez bon et ne vous remettez pas sous le joug de l’esclavage » (Ga 5, 1). Avec cette liberté que nous confère notre baptême, nous avons l’espérance que Jésus veut nous sauver quoi qu’il arrive : « Or c’est la volonté de celui qui m’a envoyé que je ne perde rien de tout ce qu’il m’a donné, mais que je le ressuscite au dernier jour » (Jn 6, 39). Plus avant, dans le même discours du Bon Pasteur Jésus réaffirme cette bonne volonté : « Je donne [à mes brebis] la vie éternelle ; elles ne périront jamais et nul ne les arrachera de ma main » (Jn 10, 28). Et encore, « nul ne peut rien arracher de la main du Père » (Jn 10, 29).
Alors que penser, d’où viennent de nos jours cette facilité à dévier et cette résistance générale à nos prédications ? C’est que les cœurs restent fermés. Un futur bienheureux l’exprime ainsi : « La crédulité avec les hommes et l’incrédulité avec Dieu est le signe de cœurs fermés ; la promptitude à croire spéculativement et la lenteur à croire pratiquement manifeste l’apathie du cœur [3]. » Les cœurs sont soit fermés, soit en état d’apathie aux yeux de ce grand maître spirituel : de fait, il y a trop de médias qui distillent un antichristianisme plus ou moins primaire, et surtout trop de distractions. L’hypermédiatisation de tout et sur tout fait perdre de vue l’essentiel. Pour nous, ici, venir à l’eucharistie dominicale n’est jamais facultatif puisqu’Église signifie convocation. C’est salutaire pour nos âmes. Nous y suivons pour de bon le « Grand Pasteur » (He 13, 20). C’est avec lui, prudemment, qu’il convient d’entrer et de sortir.
Saint Grégoire de Nysse au IVe siècle commente le Psaume 23, en s’adressant à chaque néophyte : « Il faut d’abord que tu deviennes une brebis du bon Pasteur ; la catéchèse te guide vers les pâturages [en parallèle, il est écrit : “sur des prés d’herbe fraîche, il me fait reposer”] ; puis, que tu sois enseveli avec le Christ dans la mort par le baptême qui est ombre et image de la mort [en référence : “si je traverse les ravins de la mort, je ne crains aucun mal”]. Ensuite, il prépare la table sacramentelle et te marque de l’huile de l’Esprit [“Tu prépares la table pour moi devant mes ennemis ; tu répands le parfum sur ma tête.”]. [Au cours de la sainte eucharistie], Il offre enfin le vin qui produit la sobre ivresse [“ma coupe est débordante”]. » « Grâce et bonheur m’accompagnent tous les jours de ma vie, dit encore le Psaume, j’habiterai la maison du Seigneur pour la durée de mes jours. » La maison du Seigneur, c’est l’église où nous sommes réunis à prier le Bon Pasteur, lui qui est la Porte pour nous, la Porte éternelle où Il passe en toute liberté faisant entrer et sortir son troupeau. Redisons en confiance avec le début du Psaume (22/23, 1) : Adonaï roï : « Le Seigneur est mon berger : je ne manque de rien. »
Et ajoutons, « puisqu’il n’y a qu’un seul pain, nous sommes un seul corps » (1 Co 10, 17), et nous devenons en vérité sa chair, nous serons dans quelques instants « con-corporels » à Lui par la Sainte Eucharistie, nous deviendrons « con-sanguins » par la communion à son précieux Sang. Rien à craindre donc des vicissitudes du temps qui vient, si Jésus nous promet toujours toutes ces surabondances spirituelles de son cœur jusqu’à son retour dans la gloire : « Car tu es avec moi, ton bâton, ta houlette, me guide et me rassure. » Vraiment Jésus se révèle être ce Pasteur très bon dont la générosité sans mesure désarme le froncement de nos sourcils face à l’avenir, lui qui calme les rides renaissantes de nos visages face au temps contraire. « Dieu paisible, apaise tout », enseigne saint Bernard avec conviction.
Cette houlette ou bâton dans le même Psaume désigne la Croix, Spes unica, notre unique espérance, qui est le lieu de rassemblement de toutes les brebis, là où Jésus a manifesté l’extrême de son amour pour nous. Sa Pâque doit emporter notre adhésion, notre certitude inébranlable : les événements vont et viennent, les personnes meurent, l’Église demeure, la Parole de Dieu ne passera pas, Jésus est avec nous pour toujours, redisons au moment de communier avec foi : « Le Seigneur est mon Berger, rien ne saurait [nous] manquer. »
Et prions « le Chef des pasteurs » (1 P 5, 4) pour notre Église qu’elle continue à attirer le plus grand nombre de brebis tant par l’exemple de ses membres que par sa prédication multiforme, généreuse et convaincante.
[1] Ken GUINDON, La vérité vous rendra libres, 1989.
[2] Bruno GUILLOT, Adieu Soulayman : itinéraire d’un imam salafiste, 2025.
[3] Fulton J. SHEEN, La vie du Christ, 2012.