Homélie du 21 juin 2026 - 12e dimanche du T. O.

Offrir le pain et le vin

par

fr. Jean-Michel Maldamé

Nous sommes à la fin du mois de juin. C’est la fin de l’année scolaire qui rythme la vie de nos familles et de la société ; c’est l’été qui ouvre sur des changements dans notre vie. Ce passage n’est pas l’anecdotique déroulement des jours, mais la manifestation du sens que chacun de nous donne à sa vie, à sa famille et à son monde. Ce propos général concerne la communauté dominicaine de Toulouse, car depuis plusieurs années, la fin du mois de juin est un moment heureux : l’ordination de frères. Cet événement concerne leur famille, la communauté dominicaine, notre assemblée et le réseau d’amitié qu’ils ont tissé. L’ordination n’est pas une « fin d’année » ; c’est un accomplissement et une ouverture sur le futur. L’événement dépasse le frère ordonné prêtre, sa famille, sa communauté, ses amis… Il y a là quelque chose qui concerne la venue du Règne de Dieu. Oui ! Il s’agit du Règne de Dieu et il nous faut être attentif à la manière dont il advient. Cette vigilance s’impose, car le mot « dieu » n’a pas le même sens pour tout le monde — ce qui rejaillit sur le sens que l’on donne au mot « prêtre ». Dans la Bible, le mot à deux sens ; on distingue entre être prêtre « selon l’ordre d’Aaron » et « selon l’ordre de Melchisédech ». Le premier verse le sang des victimes immolées ; le second offre du pain et du vin.

Dans l’ordre d’Aaron, on est prêtre de père en fils. La tâche principale du prêtre est d’offrir (dans le Temple) des sacrifices en versant le sang d’une victime offerte pour obtenir un don de Dieu (le bonheur et la rémission des péchés). Cette pratique religieuse est universelle. On le voit aujourd’hui, dans les propos des faiseurs de guerre qui appellent au sacrifice… de Moscou à Téhéran, de Jérusalem au détroit d’Ormus, de la Maison Blanche à l’Afrique subsaharienne, etc. Dans l’héritage d’Aaron le prêtre est le serviteur et le complice de la guerre faite au nom de Dieu. Contre cette conception, la tradition chrétienne prend comme fondement Melchisédech qui offrait le pain et le vin (Gn 14, 18). Elle prend la suite de ce que firent Jean-Baptiste et Jésus en rupture avec le monde des prêtres de Jérusalem qui versaient le sang sur l’autel du sacrifice. Jésus multiplie le pain qu’il donne en partage et il apprend à ses disciples que Dieu est Père, celui qui donne la vie et aime inconditionnellement tous les fils d’Adam — et pas seulement un peuple, qui se présente comme « peuple élu » — aujourd’hui nous voyons que cette conviction est source de mépris et qu’elle nourrit les humiliations, les guerres, les massacres et les désastres. Jésus met en premier l’amour et pas le sacrifice, le sang et la mort. Fils du Père dans la force de l’Esprit d’amour, il dévoile un autre visage de Dieu. Telle est la nouveauté vécue dans sa radicalité par Jésus et payée de sa vie — puisque Jésus a été condamné à mort par des prêtres selon l’ordre d’Aaron.

L’opposition entre les deux figures du sacerdoce repose sur la manière de donner du sens au mot « père » dans les évangiles. Elle apparaît dans une parabole bien connue, la parabole dite de l’enfant prodigue. L’enfant prodigue revendique la part d’héritage qui lui revient. Il obtient ce qu’il demande ; son père lui donne de l’argent qu’il gaspillera ensuite. Le texte de l’évangile qui rapporte les faits est très subtil. En effet, dans l’évangile de Luc, il y a deux mots pour désigner ce que possède le père. La demande du fils prodigue est strictement financière ; il emploie le mot « revenu » — au sens financier du terme. Pour désigner le versement qu’il fait, le père emploie un autre mot : le mot « vie ». Non pas « moyen de vivre », mais « vie ». Le père ne donne pas de son avoir, il donne de son cœur ; il donne de sa vie ; il donne par amour. Ainsi fait notre Dieu quand il se donne à nous. Il ne donne pas quelque chose ; il se donne lui-même. Il donne ce qui le fait Père ; il donne son Fils ; il donne de participer à l’Amour qui les fait Père et Fils.

Tel est le ministère des prêtres chrétiens. Depuis soixante ans que je partage cette condition, je peux en dire la grandeur et la difficulté. Ayant éprouvé combien c’est une belle et grande vocation, je sais qu’elle est vécue dans la précarité et qu’il y a des ombres, des compromis, voire des trahisons. Pour cette raison, nous prions pour les frères qui seront ordonnés cette semaine : pour qu’ils soient des sources de vie. Qu’advienne la vie que le Père donne en son Fils Jésus-Christ, présent dans le sacrement où l’on partage le pain et le vin sanctifiés par l’Esprit Saint, chair et sang du Christ ressuscité, source de vie éternelle.

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