Homélie du 15 février 2026 - 6e dimanche du T.O.

Pour accomplir la Loi du Seigneur

par

fr. Renaud Silly

Écouter l’homélie

Quelle expérience de la vie il faut avoir pour dire avec Ben Sira, alors un homme âgé¹ :

Si tu le veux, tu peux observer les commandements, il dépend de ton bon plaisir de rester fidèle.
Le Seigneur a mis devant toi l’eau et le feu : étends la main vers ce que tu préfères.
La vie et la mort sont proposées aux hommes, l’une ou l’autre leur est donnée selon leur choix (Si 15, 15-17).

Entendez en ces versets le vertige enivrant devant lequel Ben Sira place notre responsabilité : point de place pour un destin aveugle qui déciderait sans nous et nous broierait dans sa nécessité. La vie et la mort dépendant de ce que nous préférons : Ben Sira ne dit pas qu’elles sont en notre puissance, affirmation fausse qui prétendrait que la vie et la mort sont à la merci de notre habileté ; mettre la vie et la mort à la portée de la puissance des hommes, voilà qui ressemble à l’Enfer ; dans l’Évangile du Royaume, la vie ou la mort dépendent de notre volonté, et en définitive de notre amour, car l’amour est l’acte dont la volonté est la faculté qui le pose. Jugez donc l’élévation morale depuis laquelle Ben Sira nous adresse ce conseil :

« Il dépend de ton bon plaisir de rester fidèle » !

Ben Sira n’est pas un perroquet qui répéterait mécaniquement des mots vidés de leur sens. Mais est-ce à dire qu’il ignore le combat spirituel, le drame toujours repris de la lutte contre le vieil homme tapi comme une bête en nos tréfonds ? Tout montre le contraire :

« Mon fils si tu veux servir le Seigneur, prépare-toi à l’épreuve » (Si 2, 1).

Sa biographie, dont les détails abondent dans son livre, laisse entendre que rien ne lui a été épargné : procès (Si 51, 7), calomnies (Si 51, 2), peut-être même une condamnation à mort (Si 51, 6). Il en a triomphé avec sa foi inébranlable. On se représente Ben Sira avec cette beauté propre aux gens âgés ayant derrière eux une vie de vertu : les traces de leur longévité, leurs rides forment sur leur visage autant de sourires. Avec cette leçon magistrale, qui sonne si juste :

« Si tu le veux, tu peux observer les commandements. »

Nous voici équipés pour bien entendre les effarantes exigences du Christ dans l’Évangile. Elles nous intimideraient si elles ne rendaient l’écho intime de son choix de vie à lui. Le rabbin Neusner imaginait un dialogue entre un maître juif et son élève après avoir écouté le sermon que nous venons de lire :

Q. Jésus a-t-il bien parlé ?
R. Oui.
Q. A-t-il retranché quelque chose à la Loi de Moïse ?
R. Non.
Q. A-t-il ajouté quelque chose à la Loi de Moïse ?
R. Oui.
Q. Quoi donc ?
R. Lui-même.

Jésus se souvient de Moïse :

« Vous n’ajouterez rien à ce que je vous ordonne et vous n’y retrancherez rien mais vous garderez les commandements de Dieu tels que je vous les prescris » (Dt 4, 2).

Il ne rajoute pas de commandements à la Loi ; il ne pratique pas l’inflation législative protubérante et cancéreuse des communautés de moins en moins capables de se gérer elles-mêmes et qui transfèrent à des normes bureaucratiques le soin de décider pour elles. Il ne veut pas que nous abdiquions la volonté sacrée qui nous rend libres. Cette attitude-là, Jésus la réprouve et la maudit :

« Les doctrines qu’ils enseignent ne sont que préceptes humains.
Vous mettez de côté le commandement de Dieu pour vous attacher à la tradition des hommes » (Mc 7,7-8).

Comme le dit Neusner, il n’ajoute aucun commandement, mais il ajoute lui-même comme sujet de la Loi (Ga 4, 4) ; il ajoute une modalité de l’agir, réalisée en lui-même, qui donne une observance parfaite, totale. L’auteur de 4 Macchabées est de ces grands cœurs pétris par une vie entière de fidélité à la Loi ; méditant sur le martyre des sept fils, il peut dire :

« Commettre un péché dans les petites choses a autant de poids que dans les grandes » (4 M 5, 21).

Ne vous laissez pas voler le désir que le sens de la foi vous inspire d’imiter cette attitude-là. Ne la taxez pas trop vite de perfectionnisme scrupuleux. C’est la voie du plus grand amour. En mettant son exigence à cette altitude, Jésus la place aussi à notre portée ; il donne sa pleine mesure à ce que la Loi de Moïse contient virtuellement, et la constitue en une totalité parfaite et cohérente :

« Si votre justice ne surpasse pas celle des scribes et des Pharisiens, vous n’entrerez pas dans le royaume des cieux » (Mt 5,  20).

La justice est la vertu par laquelle on rend à chacun ce qu’on lui doit. Pour le Christ, elle est mue par l’amour de Dieu ; satisfaire à ce que l’on doit à Dieu, ce n’est pas comme payer des impôts, ou comme on avalerait une cuillerée d’huile de foie de morue. Ce mouvement si intense qui anime le Christ, audible à travers l’écho lointain de ses paroles, c’est l’amour qui demande que la justice de Dieu soit satisfaite. Il brûle de désir que sa création rende à son Créateur ce qu’elle lui doit. C’est le sens de cette formule si pleine :

« Je ne suis pas venu abolir la Loi, mais l’accomplir. »

Puisque la Loi de Dieu n’est autre que la mesure de sa justice. Pour cette justice de Dieu, il est prêt à tout donner ; pour les hommes il veut acquitter la dette d’amour envers Dieu. Il veut lui témoigner la charité par laquelle on s’oublie entièrement soi-même.
Il y a un moyen que l’Écriture donne pour suivre la voie de l’amour plus grand : c’est celle des vœux. Peut-être conviendrait-il, à la veille de ce Carême, que nous prenions moins de résolutions mais fassions plus de vœux à Dieu. La Bible ne connaît pas les « bonnes résolutions ». Ces promesses faites à nous-mêmes n’engagent que ceux qui les écoutent. Tandis que les vœux sont des promesses faites à Dieu. Faites des vœux pendant ce carême. Ne vous résolvez pas à lire la Bible tous les matins, mais faites vœu au Seigneur de méditer l’Écriture dès que ce sera possible, au moins une fois par jour ; la résolution est le fruit de l’activisme. Tandis que le vœu est l’expression de la volonté. Les vœux nous tirent vers le haut. Ils nous engagent par rapport à Dieu. Ils nous transmettent ses exigences à lui. En les accomplissant, l’exigence du Christ nous apparaîtra comme de plus en plus familière, non pas selon une morale stratosphérique qui accuserait notre médiocrité, mais selon la Loi intérieure de la charité.

Note :
[1] Cf. Si 24, 31 : l’arrosage du jardin se pratique le soir.

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