Je tiens d’abord à rassurer la famille du frère Marie-Édouard, et en particulier vous, Benoît et Anne-Claire ses parents : la lecture de l’évangile de ce jour, qui commence par « Qui aime son père ou sa mère plus que moi n’est pas digne de moi » (Mt 10, 37), n’a pas été choisie pour justifier la mission qu’il a reçue de partir à l’île de la Réunion. Bon, je n’ai pas beaucoup de crainte : vous savez, vous, ce que c’est que de partir loin. Mais, comme la providence fait toujours bien les choses, et très bien même, ce que nous avons entendu est tout à fait adapté à la première messe d’un frère prêcheur. Car quand Dominique a voulu fonder son Ordre, il va s’appuyer principalement sur deux passages particuliers des Écritures, un tiré des Actes des Apôtres qui décrit la communauté des apôtres dans les jours qui suivirent la Pentecôte, et qui sert de modèle à la vie dans les couvents ; l’autre est le texte de l’envoi des apôtres en mission par le Christ dans l’évangile selon saint Matthieu, qui décrit la mission du frère prêcheur comme celle que le Seigneur a donnée à ses apôtres. L’évangile d’aujourd’hui est la conclusion de ce long discours du Christ, où Jésus va aborder la question du salaire ou de la récompense (c’est le même mot en grec). Comprenons bien ! Il n’en parle pas pour l’apôtre, pour celui qu’il a appelé et qui part en mission. Il ne dit pas : alors quelle sera la récompense pour un frère qui a accepté de partir en mission au loin ? Jésus parle de la récompense de celui qui accueille un prophète, qui accueille un juste ou le moindre disciple. Il parle de la récompense de celui qui accueille l’apôtre, de celui qui va recevoir son message. En cela, il parle du but de la mission : « Qui vous accueille m’accueille, et qui m’accueille accueille Celui qui m’a envoyé » (10, 40). Donc du côté de l’apôtre, le but est d’apporter Dieu lui-même aux hommes ; du côté de celui qui accueille sa parole, le but est d’accueillir le Père. Et cela est bien pour lui une récompense, c’est même la récompense qui dépasse toutes les autres, car elle n’est rien de moins que Dieu lui-même.
Jésus pourtant a l’air d’envisager trois types de disciples que l’on pourrait accueillir, le prophète, le juste, ou le petit disciple. Y aurait-il aussi trois catégories de récompense, certaines étant plus grandes que d’autres ? Y aurait-il des moyens plus efficaces, et donc des meilleures missions que d’autres ?
Premier type : « Qui accueille un prophète en tant que prophète recevra une récompense de prophète » (10, 40). Pour savoir de quelle mission il s’agit, retournons au Sermon sur la montagne. À la fin des béatitudes, Jésus avait parlé des prophètes : « Soyez dans la joie et l’allégresse, car votre récompense sera grande dans les cieux : c’est bien ainsi qu’on a persécuté les prophètes, vos devanciers » (Mt 5, 12). Le prophète est à la fois celui qui annonce la Parole de Dieu, et à la fois celui qui rencontre beaucoup d’opposition dans sa mission, celui qui est même persécuté à cause de la parole qui annonce. Tout apôtre, tout disciple, rencontrera la contradiction à un moment donné ou à un autre s’il veut rester fidèle à la vérité de l’évangile. Est-ce donc la difficulté dans la prédication qui rend la mission efficace ? En tout cas, sa récompense promise est une récompense grande dans les Cieux.
Deuxième type : « Qui accueille un juste en tant que juste recevra une récompense de juste. » Là encore, le Sermon sur la montagne nous aide. À propos des justes, Jésus avait dit : « Gardez-vous de pratiquer votre justice devant les hommes, pour vous faire remarquer d’eux ; sinon, vous n’aurez pas de récompense auprès de votre Père qui est dans les cieux » (Mt 6, 1). Le juste est celui qui vit dans la fidélité au Seigneur, qui veut agir comme le Christ. Est-ce donc la persévérance, la durée de la mission, la fidélité dans sa vie religieuse, qui lui permet d’être efficace ? Du côté de la récompense, elle sera là encore dans les cieux auprès du Père céleste.
Troisième type. « Quiconque donnera à boire à l’un de ces petits rien qu’un verre d’eau fraîche, en tant qu’il est un disciple. » Là, ce n’est pas le Sermon sur la montagne qui nous aide, mais c’est cet épisode de l’évangile où des enfants viennent à la rencontre de Jésus. Face à la réaction négative des disciples qui voyaient l’accueil de ces enfants comme une perte de temps, Jésus déclare : « Quiconque accueille un petit enfant tel que lui à cause de mon nom, c’est moi qu’il accueille » (18, 5). Est-ce donc le partage des petits actes quotidiens avec ceux vers lesquels on est envoyé qui permet de porter du fruit ? En tout cas, la récompense promise est identique, puisque accueillir le Christ, c’est aussi accueillir le Père céleste.
On s’aperçoit donc que, en ces trois types de disciples, le Christ nous donne trois critères pour notre mission : l’annonce de la Parole de Dieu à temps et à contre-temps ; la fidélité jour après jour dans l’amitié avec Dieu ; la vie simple entre les disciples et ceux à qui nous annonçons l’évangile, bref la fraternité évangélique. Et que ces trois critères ont en vue le même résultat, la même récompense : la vie dans les Cieux auprès du Père.
Il y a pourtant une condition essentielle pour l’apôtre lui-même, nécessaire dans chaque mission, la condition sans quoi rien n’est possible : aimer Dieu par-dessus tout, par-dessus son père, sa mère, son fils ou sa fille, donc par-dessus tous les hommes, et même de ses propres ambitions ou intérêts humains. Cet amour-là est d’ailleurs la condition de l’amour de l’autre, car l’amour de Dieu ne fait pas nombre avec l’amour humain, il est à un autre niveau, il est la condition sans quoi un amour entre les hommes ne pourra pas parvenir à sa maturité, à sa perfection. Et donc que cela soit en famille ou en communauté, ou même à l’égard de sa propre vie, ne pas aimer le Vrai Bien qui est Dieu plus que tout autre bien ne conduira qu’à la ruine. À chaque fois que, dans la vie commune, dans la vie familiale, dans notre mission, et même dans notre vie personnelle, nous ne recherchons pas le bien selon Dieu, nous faisons fausse route.
Fr. Marie-Édouard, tu as déjà accueilli Dieu dans ta vie, et tu as donc déjà la récompense en partage. Quand Dieu se donne, il se donne tout entier, il ne limite en rien son don. Que sa présence en toi porte maintenant du fruit, beaucoup de fruits.