Homélie du 7 juin 2026 - Solennité du Saint-Sacrement

« C’est quoi, ça ? »

par

fr. Sylvain Detoc

 

Écouter l’homélie

L’an dernier, pour la Fête-Dieu, j’étais en famille. L’une de mes nièces faisait sa première communion. Et dans la paroisse où nous avons célébré la messe, eh bien, il y a eu un incident. Un incident eucharistique.
Oh ! Pas un incident grave, je vous rassure tout de suite. Un incident plutôt charmant, d’ailleurs. J’ai plaisir à vous le raconter.
Voilà ce qui s’est passé. J’étais à l’autel, à côté de Monsieur le Curé, qui présidait la messe. Juste après l’Agnus Dei— au moment, donc, où il s’apprêtait à présenter le Corps du Christ —, une petite fille a surgi d’on ne sait où. Une petite fille de trois ou quatre ans. Elle s’est faufilée entre le curé et moi. Elle a passé sa petite tête sous la manche de l’aube. Elle a montré l’Eucharistie, là, sur l’autel. Et tout fort, dans le micro, elle a crié : « C’est quoi, ça ? »
« C’est quoi, ça ? » J’avoue que sur le moment, j’étais bien embarrassé. Monsieur le Curé, lui, ne s’est pas démonté. Il a répondu à la petite fille, devant toute l’assemblée, qu’elle avait posé une bonne question. Et que s’il y avait bien un jour pour poser cette question, c’était ce jour-là, le Jour de la Fête-Dieu — en particulier à l’occasion de la première communion des autres enfants.

Et tandis qu’il parlait du Corps du Christ, de la sainte Cène, du sacrifice de la Croix — j’ai réalisé tout à coup que cette petite fille venait de prêter sa voix toute fraîche au peuple des Hébreux, dans le désert.
« C’est quoi, ça ? » Ils avaient posé la même question à Moïse, quand Dieu leur avait donné la manne. Ils meurent de faim, il pleut du pain, et ils demandent : « C’est quoi, ça ? » Man hou ? D’après la tradition biblique, ce serait même l’origine, l’étymologie de la « manne » (Man, c’est quoi, hou, ça ?).
C’est quoi ce pain descendu du ciel ? C’est quoi — mieux encore — ce « pain vivant » dont Jésus nous dit qu’il est la « vraie nourriture » ?
Cette nourriture, explique Moïse, Dieu l’a envoyée sur la terre « pour que tu saches, Israël, que l’homme ne vit pas seulement de pain, mais de tout ce qui vient de la bouche du Seigneur. » Dieu te parle. Il te donne sa Parole à manger. Une Parole qui communique la vie. La seule Parole qui comble vraiment le cœur de l’homme. La seule qui rassasie son appétit viscéral de vérité. La seule qui étanche sa soif viscérale d’amour et de bonté.
On dit souvent au catéchisme que la messe est un repas… En effet ! Un repas de paroles ! La liturgie de la Parole… Pas la liturgie de la parlotte, s’il vous plaît ! Elle est vivante, cette Parole. Et nourrissante. Et appétissante ! Le Pain de la Parole — comme l’appelaient Origène et saint Jérôme — le Pain de la Parole est copieux. Souvent, un petit morceau, une bouchée, suffit.
Cette Parole de Vie qui se donne à nous dans les mots de l’Écriture, elle se donne aussi à nous, en Personne, dans le corps de Jésus. La même chair qui est née de Marie. La même qui a saigné sur la croix. La même qui est ressuscitée dans la gloire, et qui s’offre maintenant en nourriture, sous le signe si simple, si déconcertant, d’une bouchée de pain et d’une gorgée de vin.

Vous connaissez André Frossard, le journaliste, l’Académicien, l’ami du saint pape Jean-Paul II ? Il avait raconté, dans un livre célèbre, comment il avait rencontré Dieu. Dieu existe, je l’ai rencontré… À l’âge de vingt ans, alors qu’il ne connaît rien à la foi de l’Église, il entre dans une chapelle, à Paris. Une chapelle où le Saint-Sacrement est exposé et adoré, comme on le fait spécialement aujourd’hui. Il ne sait pas ce que c’est — « C’est quoi ça ? » Et voilà que devant le Saint-Sacrement, il est soudain happé, saisi, en Dieu. Il fait une expérience spirituelle qui bouleverse toute sa vie. Quand il sort de cette chapelle, il est « rené ». Il a l’impression d’avoir assisté à sa propre naissance. D’être devenu un petit garçon. « J’avais cinq ans, raconte-t-il, et ce monde […] était un grand jardin où il me serait permis de jouer aussi longtemps qu’il plairait au ciel de m’y laisser. »
Frossard a raison. L’Eucharistie, c’est pour les enfants. Après sa conversion, Frossard a demandé le baptême. Il a été catéchisé. Et à chaque question qu’il posait aux prêtres, il recevait une réponse qui le faisait bondir de joie ! « Comme on acclame un tir au but », écrit-il ! Tout ce que la vie chrétienne lui offrait était comme une guirlande de cadeaux. Je le cite une dernière fois : « Une seule chose me surprit : l’Eucharistie, non qu’elle me parût incroyable ; mais que la charité divine eût trouvé ce moyen inouï de se communiquer m’émerveillait, et surtout qu’elle eût choisi, pour le faire, le pain qui est l’aliment du pauvre et la nourriture préférée des enfants. De tous les dons éparpillés devant moi par le christianisme, celui-là était le plus beau. »

Frères et sœurs, comme saint Paul nous y invite, aujourd’hui, communions avec ferveur au Corps et au Sang du Christ. Et ainsi, devenons un seul corps. Devenons ce corps offert en nourriture pour la vie du monde. Devenons cette Église vivante, nourrissante, appétissante, qui régale les grands et les petits.

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