Homélie du 31 mai 2026 - Solennité de la Sainte-Trinité

Entrer avec Nicodème de nuit en méditation trinitaire…

par

fr. Éric Pohlé

C’est à Nicodème que Jésus adresse les paroles que nous venons d’entendre. Ce n’est pas une parole proclamée solennellement en pleine rumeur publique ni à la lumière vive du jour. Comme Nicodème, nous sommes entrés là où nous savons que Jésus demeure le temps de son passage parmi nous. Comme Nicodème, laissons le silence nous inspirer quelques questions mêlées de beaucoup d’hésitations. Comme lui, gardons les yeux fixés sur le visage d’un homme que la lumière d’une lampe éclaire sans complètement chasser l’ombre : Nicodème « vint trouver Jésus pendant la nuit et lui dit : “Rabbi, nous le savons, c’est de la part de Dieu que tu es venu comme un maître qui enseigne” ». Tel est l’hameçon avec lequel le pécheur accroche son maître : Nicodème reconnaît en Jésus, et il le lui dit, un homme « venu de la part de Dieu ». Jésus, dans le premier verset de l’Évangile de ce jour, transfigure cette petite portion de vérité : non seulement je suis venu de la part de Dieu, mais je suis sorti de l’être même de Dieu, je suis le fils unique de Dieu. Voici la première fois, sur les lèvres de Jésus, le mot qui sera celui de notre profession de foi. Auparavant l’évangéliste l’avait utilisé dans le Prologue, mais ici le mot est contenu dans les paroles mêmes du Christ. L’humanité, toute rassemblée en cette nuit en Nicodème qui écoute, commence à apprendre les mots de son credo : je crois en un seul Seigneur, Jésus-Christ, le Fils unique de Dieu. Le grec dit τὸν μονογενῆ et le latin unigénitum : Jésus se désigne lui-même comme le fils unique engendré.

En faisant cela, Jésus descend au plus profond de l’histoire humaine telle que les Écritures en gardent le témoignage. Et c’est en allant au plus intime de l’expérience humaine qu’il puise des mots pour parler de lui-même en tant que Dieu. Jésus pêche un mot des origines, celui qui apparaît en Genèse, au chapitre 22 : l’unigénitus, le fils unique engendré, vous le connaissez, c’est le petit Isaac, le fils que chérit Abraham. Vous l’entendez, dans les veines de ce mot circule beaucoup d’amour et un amour capable d’aller jusqu’à la mort. Pas étonnant dès lors que lorsque Jésus lui-même l’emploie, le contexte est celui de la dilection, de l’amour de prédilection, cet amour qui choisit parmi mille possibles, une nécessité d’affection et de don total de sa personne : Dieu a tellement aimé le monde qu’il a donné son Fils unique engendré. Dieu le Père, comme Abraham, chérit son Fils unique et accepte de le livrer ; Jésus complète : Dieu le Père chérit le monde au point de lui livrer son unique qu’il chérit ! Mystère insondable que seule la nuit pouvait recueillir ! Nicodème entend cette confession que fait le Christ sur lui-même et sa contemplation des mystères commence : entre celui qui lui parle et le Dieu d’Abraham, son Dieu à lui, Nicodème, le lien n’est pas celui d’un Dieu qui crée un homme mais le lien d’un Père qui engendre un Fils, un Fils unique. Engendré, non pas créé, avec Nicodème nous avançons en eau profonde : le Christ, fils de Marie, est aussi Fils de Dieu : et c’est lui-même qui nous le dit. Il y a donc le Père qui aime, il y a le Fils qui est aimé mais il y a aussi, immense et aveuglant, l’amour même du Père pour le Fils et cet amour vient sauver le monde… un monde aimé par Dieu qui l’a créé.

Avec Nicodème, frères et sœurs, nous sommes entrés à tâtons parce qu’il fait nuit, en méditation trinitaire… Le dimanche de la Trinité n’est pas la récapitulation ou la somme de tous les mystères après la célébration de la Pâque du Fils et l’effusion de l’Esprit saint pour passer la grande épreuve et entrer dignement dans les célébrations du temps dit ordinaire. C’est encore moins le concours général, l’examen final et le plus dur d’un grand catéchisme que constituerait l’année liturgique. La solennité de la Trinité n’est pas le grand oral de notre foi. Elle est bien plutôt, quoique célébrée avec musique et lumière, l’appel de notre mère l’Église qui veut nous encourager, chacune et chacun, à méditer avec humilité des mystères dont l’unité nous dépasse et nous comble. Tous, nous sommes appelés à nous laisser déborder par l’abondance d’un Dieu qui n’est pas seulement amour mais qui est aussi aimé comme fils et passionnément aimant comme père. Tous nous avons pour vocation de nous laisser combler par la surabondance d’un Dieu unique en trois personnes, la personne même qui aime et la personne qui est aimée et la personne même qui est l’amour. Il y a ici une expérience essentielle pour notre humanité, un coup de foudre du Très-Haut qui vient blesser d’amour le cœur. Et c’est pourquoi notre humanité peut être proclamée « magnifique » : parce qu’elle est faite pour sentir un jour le mystère de la Trinité l’envelopper de sa tendresse et l’enivrer de son incompréhensible sagesse. Car en vérité pour la croissance de l’Église il est d’égale importance et que quelques-uns, par grâce, comprennent et que tous, et c’est aussi une grâce, nous fassions l’expérience de ne pas comprendre pour vouloir progresser. « Si tu t’es mis à dire ce que tu veux dire, ce n’est pas Dieu ; si tu as pu comprendre, tu as compris autre chose que Dieu ; si tu as pu aller jusqu’à un semblant de compréhension, tu as été trompé par ta pensée » : avec Nicodème, redis les mots de la foi que tu entends de la bouche du Seigneur dont l’Église transmet fidèlement l’enseignement en l’explicitant dans une communion sincère. Comme lui, continue de lire et de méditer les Écritures à la lumière de cette nuit qui t’a éclairé parce qu’elle t’a révélé qui est Jésus. Alors, avec Nicodème, tu ne craindras plus de suivre, même jusqu’au silence du tombeau, ce Jésus qui t’a parlé de lui-même, qui t’a parlé de son Père et dont l’Esprit a répandu dans ton cœur l’amour même des trois personnes qui sont un seul et même Dieu. Alors avec Nicodème et d’autres, dans une sainte société dont la seule loi est l’amour, tu révéleras au monde la seule lumière qui ne trompe pas, celle d’une communion fraternelle dans sa diversité et gratuite dans son union, image lointaine et pourtant authentique de la très haute et mystérieuse Unité du Père et du Fils et du Saint-Esprit. Amen.

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