Homélie du 14 août 2022 - 20e Dimanche du T. O.

Jésus consumé d’un grand désir

par

fr. Éric Pohlé

Les paroles, lorsqu’elles sont vraies, font voir le cœur. Elles le découvrent et révèlent, à ceux qui sont là et qui écoutent, le secret qui brûle à l’intérieur. Ce matin, à nous qui sommes ici et qui formons le corps du Christ, Jésus dans l’Évangile parle ouvertement. Il parle en vérité et je voudrais, frères et sœurs, qu’en même temps que nous écoutons Jésus parler, nous nous mettions à le voir : il nous découvre son cœur, il dévoile un cœur brûlant parce que fatigué par un unique désir, un cœur qui ne désire rien d’autre que se réalise enfin ce pour quoi il est venu. Un cœur qui est pressé par l’attente de ce qui doit arriver, c’est ce que nous traduisons par le mot « angoisse ». Comme si Jésus était oppressé…

Peut-être convient-il de ne pas aller trop loin. Mais les mots sont forts et ne permettent pas d’hésiter : un feu intérieur consume, s’il est possible, le cœur de Notre-Seigneur. Les deux phrases qui ouvrent l’Évangile de ce jour et qui expriment le désir du Christ annoncent cette autre parole que rapporte Luc un peu plus loin (Lc 22, 15) : « J’ai désiré d’un grand désir (1). »

Qu’est-ce que cet « un peu plus loin » ? C’est ce vers quoi faisait signe le prophète Jérémie dans notre première lecture et ce qu’explicite l’Épître aux Hébreux, dans la deuxième lecture : Jérémie dans la première lecture est conduit par la méchanceté des hommes dans la boue profonde d’un puits d’où la lumière disparaît plus on y descend. Il préfigure la Passion du Seigneur Jésus qui accepte de descendre dans la folie la plus absurde des hommes qui mettent à mort un Innocent. Cette folie, l’auteur de l’Épître aux Hébreux nous rappelle qu’elle ne fut pas seulement une accumulation de souffrances mais qu’elle fut aussi une terrible somme d’humiliations :
« Renonçant à la joie qui lui était proposée, [Jésus] a enduré la croix en méprisant la honte de ce supplice. »

Or, c’est vers ce moment-là de sa vie que Jésus soupire avec un immense désir dans les premiers mots de l’Évangile de ce dimanche. Jésus y tend avec un désir surhumain puisque nul homme ne peut dans sa chair désirer pareille humiliation et autant de douleurs. Mais il y a dans sa chair, sa vraie chair mortelle d’homme fils d’Adam, le Dieu véritable qui veut absolument sauver le monde :
« Quelle a été, écrit saint Augustin, la cause principale de la venue de Jésus-Christ, sinon l’amour que Dieu nous portait et qu’il voulait nous témoigner par une preuve éclatante, la mort de Jésus-Christ, dans le temps même que nous étions encore ses ennemis. »

Tel est le feu que Jésus est venu jeter sur terre, le feu dont lui-même brûle et qui est son amour pour notre humanité, tel est le baptême dont il veut être baptisé et dont il a été baptisé. Un grand saint parmi d’autres, le vénérable Bède — je le cite — même si son image est peut-être trop forte pour nos mentalités modernes et trop propres, écrit :
« Notre-Seigneur ajoute : Je dois être baptisé d’un baptême, c’est-à-dire je dois être d’abord comme inondé de mon propre sang avant d’embraser les cœurs des fidèles du feu de l’Esprit Saint. »

Jésus en croix prie pour ses ennemis : là il dit « Pardonne-leur parce qu’ils ne savent pas ce qu’ils font », là il veut les séparer de leur action mauvaise. Du haut de la croix, le Seigneur veut séparer ce qui est proprement de la dignité de l’homme et ce qui en l’homme est un acte accompli sous l’impulsion du mal.
Sur la croix, le cœur de Jésus continue à être embrasé de ce feu pour sauver les hommes. Ce feu brûle tellement tout son être qu’avant de se taire et d’expirer, il dit : « J’ai soif. »

Ce faisant, il a jeté ce feu sur la terre et combien d’hommes et de femmes ont eux-mêmes brûlé de ce feu en brûlant toute leur vie dans l’économie de la charité. Comme le Christ, les saints ont tout donné, ils n’ont rien retenu pour eux-mêmes : la mesure de la charité est de ne faire aucune concession, aucune mesure. Aimer, c’est toujours aimer jusqu’au bout.

Même dans les pâles amours que nous expérimentons, nous savons que lorsque l’on se prend à aimer une chose ou une personne, on est amené à quitter tout ce qui ne renvoie pas à ce que nous aimons. On se sépare de tout ce qui n’est pas aimé. L’amour de Jésus et l’amour qu’est Jésus conduit à nous séparer de tout ce qui n’est pas lui.

En ce sens, le Sauveur du monde n’est pas venu mettre la paix sur la terre, mais la division. Ou plutôt, selon la version latine, la séparation. Aimer, c’est se séparer de tout ce qui n’est pas l’objet de notre unique amour !

Jésus ne vient pas diviser ce qui est un, il vient séparer ce qui en l’un n’appartient pas à l’unité, mais tend vers le mal. Cela se fait à tout niveau de la vie humaine puisque cela commence au niveau même du cœur : nous avons à nous séparer sans cesse de ce qui enlaidit notre cœur, ce qui en lui résiste à l’œuvre d’amour du Christ.

Sur terre, Jésus a été conduit à se séparer de ce qu’il y avait de faux en Pierre lorsque Pierre, sous l’impulsion du malin, voulait épargner à Jésus sa Passion. La sainte martyre Perpétue, dans l’Afrique du IIIe siècle se sépare de son propre père lorsqu’il veut lui faire renier le Christ. Pensez-vous qu’alors elle cesse d’aimer son père ? Non, mais elle s’en sépare par amour et croit que cet amour du Christ un jour la réconciliera avec son père qui dans l’histoire de cette terre aura été pour elle comme un ennemi.

Chrétiens, souvenons-nous sans cesse que notre seule vocation, notre seule dignité, notre seule noblesse est de porter le nom du Christ. Ce n’est pas d’appartenir à une élite moralement pure ou à une société parfaite dans une terre compliquée et marquée par la violence du péché mais c’est jour après jour, instant après instant, nous laisser purifier par le Christ dont nous portons le nom. Chrétien vient de Christ. Si nous voulons être vrais, portons le nom de Celui qui nous transforme à l’intérieur. Nous ne sommes pas purs, mais nous nous laissons purifier par celui que nous laissons vivre et agir à l’intérieur de notre cœur. Paul l’affirme, ce n’est plus moi qui vis, mais le Christ en moi : Paul est chrétien. Il porte le nom de Celui qui brûle intensément au fond de son être.

Cela n’est pas une abstraction : cette vie du Christ en nous est le désir, l’amour du Christ, le feu de ce grand désir du Christ de sauver le monde c’est-à-dire de le séparer des puissances du mal. Notre prière est une constante prière de séparation puisque chaque Notre Père, la seule prière que nous ait ordonnée le Seigneur, s’achève par ces mots : « Délivre-nous de tout mal. »

Cette délivrance, cet apprentissage du bien, notre purification, ne se réalise qu’en participant à l’œuvre du Christ, à son œuvre d’amour, à son acte libre et gratuit qu’il a accompli une fois pour toutes par sa mort et sa résurrection et à laquelle nous participons par notre prière et notre foi dans les sacrements de l’Église.

Frères et sœurs, prenons le temps, et toujours plus de temps, pour connaître et contempler Celui qui est venu jeter dans la terre dont nous avons été pétris le feu de sa Passion. Ainsi, nous serons de plus en plus chrétiens parce que nous partagerons de plus en plus le désir même du Christ. Ainsi nous-mêmes, avec tous les saints de l’Église, nous serons à notre mesure les acteurs de la délivrance et de la beauté de ce monde créé et passionnément aimé par Dieu.

(1) Desiderio desideraui hoc pascha manducare uobiscum, antequam patiar.