Homélie du 16 juin 2024 - 11e dimanche du T.O.

Le Royaume, ce germe divin qui s’élève en nos cœurs

par

fr. Éric Pohlé

« Unis dans le même Esprit », nous voulons communier lorsque nous dirons ensemble tout à l’heure la prière « reçue du Sauveur » : « Notre Père qui es aux cieux ». Les mêmes mots au même moment seront portés par des voix toutes différentes, mais habitant ensemble en ne faisant qu’un cœur dans un même texte, en un même sens, dont le premier bruit sur terre fut celui de la voix humaine, unique, du Verbe de Dieu qui a pris notre chair et sa langue. Dieu qui peut tout, frères et sœurs, n’a pas voulu s’incarner en un temps où il fût possible d’enregistrer cette voix : seule l’Église qui se réunit, et chaque âme qui prie sincèrement, donne à entendre, mieux que toute archive sonore, la voix précieuse de l’unique personne du Christ. Imaginez combien de siècles, combien de lieux, cette voix a parcouru pour venir jusqu’à nous. Elle fut recueillie une première fois sur les lèvres de Jésus, homme parmi les hommes, pauvre parmi les pauvres, n’ayant pas de lieu où reposer la tête, et voici que la voix du « Notre Père » germe, grandit, d’un lieu de cette terre se répand sur tous les continents, produit son fruit, fruit de paix, de communion fraternelle, et finalement espère la moisson… Pour chacun, il y aura ce moment où il pourra dire : que ton règne vienne, c’est-à-dire aujourd’hui…

Le Christ notre Seigneur a semé dans nos cœurs au moment même où nous avons entendu proclamer l’Évangile de ce jour deux images sur son Royaume. Notre langue française complique un peu les choses comme toujours une personne un peu trop distinguée : il n’y a pas de différence dans le grec ou le latin de nos Évangiles entre « Royaume » ou « Règne », c’est tout un dans l’écriture biblique. Alors, quand le Christ nous éclaire sur le Royaume, comprenons bien qu’il nous illumine aussi sur la célèbre demande du « Notre Père » : « Que ton Règne vienne… » Que ton Royaume, Seigneur, advienne, ce Royaume que toute pensée humaine ne peut qu’ébaucher, au mieux amoindrir, ou souvent même trahir. Car aucune histoire humaine — ni les règnes connus dans l’Antiquité, même biblique, ni les royaumes même très chrétiens — aucun exemple ne peut éclairer en vérité ce qu’est ce Royaume ou ce Règne que nous espérons. Nous l’espérons ce Règne comme on reprend souffle en respirant profondément pour habiter avec une libre sincérité nos dures cités terrestres : si les chrétiens sont pour le monde comme l’âme pour le corps, comme une sorte de respiration secrète et toujours nouvelle, c’est parce qu’ils puisent ailleurs leur force, leur exemple et leur citoyenneté. Ils ne puisent ni dans le passé ni dans une générosité idéale, ni dans une accumulation de peurs entretenues et utilisées par d’autres, ils ne puisent en rien d’humain et de visible le courage d’ouvrir la porte au jour qui vient quel qu’il soit. Car ce n’est pas à l’histoire — ni celle qui réussit ni celle qui échoue — d’éclairer les mots de notre foi et en particulier le noble mot de Royaume — aucun âge d’or ne peut me dire quelque chose du Royaume qui vient — mais c’est à la foi d’éclairer notre manière de vivre le propre tissu compliqué de notre histoire.

Jésus ici défait tout ce qu’il y a de figé, d’institutionnalisé et de stable dans le mot de Royaume : le Royaume est un vivant qui casse une coque, une carapace ou une écorce, s’élance vers la lumière et révèle un petit quelque chose qui germe et qui brille, un quelque chose qui croît, qui grandit, qui pousse de toutes les forces de la grâce, et qui s’élève au plus haut des cieux. C’est à Pibrac sainte Germaine qui casse toutes les limites d’un corps malade et la carapace que fut pour elle la famille, bien plus malade qu’elle, parce que privée d’amour, et qui pousse, aux seuls élans de la Grâce, droit vers le ciel : en vivant sur terre de l’esprit et des dons gratuits du Royaume elle entre enfin en plein Royaume. On ne va à Jésus que par Jésus lui-même. Elle est la plus petite de toutes les semences, la graine de moutarde qui grandit pour étendre un jour de longues branches où les oiseaux du ciel trouvent la place et la paix de faire leur nid. Méprisé, rejeté, tenu pour rien, le mystère du Royaume est tout entier contenu dans l’humanité même du Christ, le Verne incarné, mais une humanité sainte et remède de toutes nos humanités. Là, par sa naissance, sa Passion, librement acceptée, par sa mort réelle, et par sa résurrection qui n’aura jamais de borne, le Règne ou le Royaume dont nous demandons la venue est entré une fois pour toutes dans notre histoire, dans l’épaisseur de nos actes, dans la glaise épaisse et collante de notre temps. Il n’y a plus un espace humain où ne se trouve quelque chose qui n’ait été assumé un jour par le Royaume de Dieu dans la personne du Verbe. Car en tout homme, si éloigné de Dieu soit-il, il y a ce jour où il naît et ce jour où il meurt comme Dieu, en Jésus-Christ, est vraiment né et vraiment mort. Nous avons ce commun-là avec le Royaume : ce n’est pas un trésor ou un bien à conserver comme un Royaume à protéger, c’est un germe à laisser grandir, un invisible qui demande à se laisser voir, une semence qui veut se transformer un jour en un épi plein pour faire un pain aussi parfait que le pain des anges.

Frères et sœurs, entre l’humble semence chétive et le pain des anges, il y a toute l’histoire des hommes. L’histoire de ceux et celles qui en Jésus se libèrent du mal en se rapprochant de Dieu. Ils s’en rapprochent en s’élevant, ils s’élèvent en aimant : telle est la force de la semence ou de la graine, quoi qu’il arrive, elle tend vers le haut c’est-à-dire vers sa lumière. Tout se passe comme s’il y avait en elle l’instinct de retrouver les mains de Celui qui d’en haut a fait son travail de semeur, ce travail qu’on peut appeler la Providence. Elle monte, elle gravit les espaces et les temps : c’est le Royaume vivant qui progresse. Venant de Dieu et conduisant à Dieu, il est cet amour qui grandit et finit par dépasser toutes les autres réalités du jardin terrestre. Ce qui demeure aujourd’hui, c’est la foi, l’espérance et la charité ; mais la plus grande des trois, c’est la charité. Demandons sans cesse cet amour venant de Dieu qui travaille et transforme nos cœurs. Tendre vers le Seigneur comme un vivant vers la lumière, c’est bien cela le Royaume comparé à la semence ou à la graine, mais cela ne peut se réaliser qu’en vivant dès ici-bas cet amour qui nous tient fermement unis les uns aux autres dans le même Esprit. Pour cela, faisons corps ensemble autour d’une même table eucharistique. Le Christ lui-même est la Pierre de notre autel : un Grain de blé sans cesse y meurt et y renaît pour une multitude. Amen.

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