Homélie du 10 avril 1998 - Vendredi Saint

Nudité de la croix

par

fr. Henry Donneaud

Aujourd’hui, la fin du monde,

Aujourd’hui, le monde s’écroule dans la dérision.

La création que Dieu a voulu si bonne se couvre de ténèbres.

L’humanité que Dieu a voulu si belle se défigure elle-même.

Toute action, toute parole humaine n’est plus que mise à mort.

Aujourd’hui, seuls comptent la nudité et le silence.

Dieu lui-même ne parle plus que le langage de la nudité et du silence.

Là, devant nous, un autel nu, vide, dépouillé, pierre brutale, taillée dans le vif, dans la chair du Vivant: le corps enseveli du crucifié.

Alors, que faire?

Le visage humain, que Dieu a voulu expression de son harmonie, n’est plus que souffrance sous la torture.

La parole humaine, que Dieu a voulu confession et louange de sa Vérité, ne dit plus que mensonge et faux témoignage.

Le cœur de l’homme, que Dieu a voulu communion et don de soi, n’est plus que lâcheté et trahison.

L’art humain, que Dieu a voulu embellissement de sa création, ne produit plus qu’une tunique empourprée de sang et de dérision.

Oui, arrêtez, arrêtez-vous (Ps 45, 11). Tout n’est plus que vanité (Qo 1, 2). Plus rien qui tienne (Ps 68, 3). La vérité a disparu de chez les Fils des hommes (Ps 11, 2).

Trêve à tout ce par quoi nous voudrions nous construire, nous exprimer, nous bonifier, nous accomplir par nous-même. Trêve aux bons sentiments, à la bonne conscience Trêve à la défense des valeurs, trêve à l’humanitaire. Tout cela est aujourd’hui frappé de vanité, car Dieu lui-même est mis à mort pour blasphème. Plus rien qui tienne.

Aujourd’hui, seuls comptent la nudité et le silence du Fils de l’homme.

Dans ce grand combat qui oppose Dieu au Prince de ce monde, Satan paraît avoir le dessus. Comme par anticipation d’une victoire qu’il croit acquise, toute l’humanité semble tombée en son pouvoir.

Tout l’humanité? Non. Quelque part, en un point infime, sur cette pierre du sacrifice, toute la bonté de l’humanité est venue se concentrer. Dans la passion divine de Jésus, l’humanité s’est dépouillée volontairement, librement de tout artifice, de tout faux–semblant, de toute vaine prétention. Dans ce petit reste d’humanité, il n’y a plus que le pur abandon au Père du Ciel. L’humanité vit toute entière en un seul homme, Jésus, le fils de Marie, l’Agneau de Dieu immolé pour le salut du monde.

Alors, frères et soeurs, qui que ne nous soyons, – bons chrétiens ou renégats, tièdes ou fervents, touristes ou pratiquants, – peu importe.

Quoi que nous ayons fait ou n’ayons pas fait, peu importe.

Seule compte aujourd’hui la nudité de notre regard sur la nudité du crucifié.

Arrêtez, arrêtez-vous, et regardez que moi je suis Dieu (Ps 45, 11).

Devant nous, dans sa nudité et son silence, le Seigneur Dieu fait éclater la toute puissance de son amour. Il détruit l’Ancien monde et fait naître le nouveau. N’y aura-t-il personne pour regarder?

Mais si, deux personnes sont là. Et nous tous avec elles, qui que nous soyons, si nos yeux ont la foi.

Marie, qui se tient là, près de la croix de Jésus, sans rien dire, sans comprendre, en adorant.

Et aussi un bandit, un raté de l’Ancien monde: un seul regard de foi et d’amour sur Jésus lui suffit pour gagner le Paradis.

Seigneur, j’ai vu ton œuvre, et j’ai craint. J’ai vu ton salut au milieu de la terre (Hab 3, 2-3).

Devant nous, sous nos yeux, la croix refleurit.

Je suis là pour regarder. Je contemple, je crois.

Et toi, Seigneur, souviens toi de moi, prends-moi avec toi.

 

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