Monté à Jérusalem, Jésus entre dans le temple. Il y entre les mains nues comme il entrera plus tard dans sa Passion en se présentant librement aux attaches et aux liens de son arrestation. Il n’a pas de fouet dans la main ni caché dans le pli de son vêtement : le Verbe fait chair entre dans le temple fait de mains d’hommes pour y prier à la manière des hommes. Sans plus. Humblement. Le spectacle qu’il voit, nous le connaissons. Nous le connaissons non seulement parce que nous venons d’entendre l’Évangile mais parce que nous savons bien ce qu’il y a au creux de nous-mêmes. « Il trouva installés les marchands de bœufs, de brebis et de colombes, et les changeurs » (Jn 2, 14), là où il était venu chercher la seule gratuité d’une prière sincère. De même, là où nous venons chercher l’image de Dieu selon laquelle nous avons tous été créés, nous trouvons une centaine d’images qu’un coup de vent plaque et colle contre les fragiles parois de notre cœur. En plus des animaux conduits là pour un usage religieux mais payant, Jésus voit les attaches, les liens qui traînent sans doute à terre : il ramasse probablement ces cordes et improvise un fouet. Première fois, dans sa vie, sans doute où le Prince de la paix se fabrique un fouet ou, selon certaines versions anciennes du texte, quelque chose comme un fouet. Car naturellement il prend ce qu’il trouve. Remarquez que nous aussi, dans la visite de notre cœur, nous pourrions ramasser pas mal d’attaches et de cordes qui nous lient et nous asservissent à ces images qui assombrissent notre lumière intérieure.
Lui, Jésus, dont la seule parole, toute nue, expulse les démons et fait tomber à terre ceux qui sont venus l’arrêter, ne veut pas expulser les marchands et les changeurs sans recourir à ce fouet dont il n’a en vérité nul besoin. Ce fouet comparé à la toute-puissance de sa parole est bien ridicule : il n’a pour lui qu’un avantage, il est visible et spectaculaire alors que le Verbe de Dieu qui expulse les ennemis agit on ne sait comment : on voit bien le résultat mais sans voir comment la Parole fait pour débusquer et chasser l’ennemi. C’est pourquoi dans tous les sacrements du christianisme, il faut en plus de la parole un signe qui se voit : un signe fragile mais facile à trouver, qui vient de la terre et du travail des hommes.
Voici, frères et sœurs, le travail du Christ chassant du temple les ennemis de la prière. Ce travail, on le voit : c’est Jésus avec un fouet dont il a ramassé les cordes. Avec ce qu’il a trouvé dans le temple, il purifie le temple de tout ce qui n’est pas Dieu. D’une certaine façon, on peut dire qu’il s’agit là de la toute première célébration d’une dédicace véritablement chrétienne car seul le Christ en est l’auteur et dont le rite est visible. Dédicacer, vous le savez, c’est offrir à quelqu’un quelque chose qui nous est cher : je te dédicace ce poème, voici il est à toi. Nous dédicaçons à Dieu ce lieu où nous ne voulons trouver que la paix, la prière et la présence : cette maison, Seigneur, elle est à toi. Cette dédicace se réalise par une célébration liturgique qui se déploie comme une vaste symphonie : elle n’est pas un sacrement mais elle utilise beaucoup de signes visibles qui accompagnent l’action secrète de la grâce. Elle permet de tout relier à la célébration du Christ et de chasser tout ce qui lui est étranger : le Christ, de même, entrant dans le temple relie tout à Dieu. Il chasse tout ce qui n’est pas gratuit, c’est-à-dire contraire à la grâce, et surtout, il donne le vrai sens du temple en le reliant au mystère de son corps. Le fouet montre le signe d’une purification et la parole exprime le mystère caché car Jésus parlait du sanctuaire de son corps.
Mais nous, pécheurs, nous avons beau entrer dans un lieu tout consacré par une dédicace, nous sommes encore bien encombrés de toutes sortes de commerces intérieurs, commerces où nous mêlons à notre foi tel intérêt personnel ou identitaire. Nous commerçons aussi, et ce ne sont pas là les moins malhonnêtes de nos affaires, avec Dieu lui-même : je te fais telle prière, je te donne tant d’attention, tu me donnes tel ou tel bien. Il nous faut un fouet mais avouons humblement que nous ne sommes pas très portés à ouvrir la porte de notre cœur à ce Jésus affairé de son fouet. Jésus le sait et il a pensé nous aider autant, ou nous aider encore mieux en inversant les rôles. Il se donne à nous, les mains vides. Il veut entrer dans le temple que nous sommes, les mains tout aussi nues que lors de son arrestation. Une fois qu’emmené, il est entré, vous connaissez l’histoire, ce n’est pas lui qui s’empare d’un fouet, ce sont les hommes, et les textes nous rapportent le mystère de sa flagellation. Contempler sans dolorisme le Christ frappé des coups de fouet, le Christ aux outrages, non pour soi-même se flageller régulièrement des liens d’une culpabilité mortifère mais pour adoucir nos cœurs au contact du mystère du Seigneur qui souffre le mal mais sans qu’une parcelle de son être ne réponde au mal par le mal. Ne sent-on pas à cette pensée qui est une vision quelque chose se fondre en notre cœur, surtout en sa partie la plus dure, la plus sèche de grâce ? Telle est la douce et vivante humanité de notre Seigneur : c’est elle en sa passion, sa mort et sa résurrection, qui est la pierre vivante rejetée par les hommes. La dédicace d’une église rend visible cette humanité en gravant et peignant de petites croix sur les piliers, la couleur rouge, souvent présente, y rappelle le sang de la Passion. Le saint baptême introduit cette pierre de fondation dans l’être même de celui ou de celle qui renaît en Christ. Vivre chrétiennement, c’est laisser cette pierre, choisie et précieuse, nous attirer comme un aimant pour devenir des membres toujours plus vivants de ce corps dont la tête est le visage humain du Verbe fait homme livré aux mains des hommes. Il nous attire intérieurement en nous aimant et nous nous laissons attirés à lui en nous aimant les uns les autres. Il est temps, frères et sœurs, de nous tourner vers cette surabondance d’amour qui construit l’Église, en nous rappelant, et en vivant le mystère de son Corps et de son Sang que l’Église nous prépare en ce lieu même, en communion avec toutes les églises du monde entier qui tissent ensemble sur terre le vêtement du Christ et dont la basilique du Latran à Rome est la mère et la tête. Tournons-nous vers le Seigneur.