Homélie du 13 mars 2005 - 5e DC

Résurrection de Lazare

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«Si Jésus avait été là, Lazare ne serait pas mort». Force est de le constater: alors que ses meilleurs amis auraient eu tellement besoin de sa présence pour leur épargner ce drame, Jésus n’était pas là.

Jésus pleure devant le tombeau de Lazare: «voyez comme il l’aimait disent les uns». Certes, ajoutent les autres, mais «lui qui a ouvert les yeux de l’aveugle, ne pouvait-il pas faire que Lazare ne mourût pas?» Et comment leur donner tort? Jésus aimait Lazare, il aimait Marthe, il aimait Marie, et pourtant il n’a pas été là pour éviter à ses amis une si cruelle épreuve. En un mot comme en cent, Jésus n’a pas su être là quand il le fallait; comme c’est décevant de la part d’un ami!

Mais plus troublantes encore que sa défection, il y a ces paroles de Jésus: «Lazare est mort et je me réjouis de ne pas avoir été là afin que vous croyez». «Je me réjouis!» À cause de ton absence tes amis pleurent, et toi, tu trouves le moyen de te réjouir? Et pourquoi, s’il te plaît? «Afin que vous croyez!» Alors comme çà, tu exposes ses amis à la pire des douleurs, et malgré cela tu es content parce que ça te donne l’occasion de leur administrer la preuve de ta toute puissance? Tu consens à les faire pleurer, juste pour leur infliger la démonstration de ton pouvoir sur la mort ? Ô Jésus comment peux-tu être si cruel?

Mais au lieu de laisser libre cours à nos reproches, voyons d’abord ce que Jésus entend nous faire découvrir, nous verrons bien alors si le fruit de sa «démonstration» méritait d’exposer ses amis à tant de douleur.

En fait l’essentiel est dit dans l’entretien de Jésus avec Marthe.

Là voici donc, Marthe: elle accourt au devant de Jésus. Pas de pleurs, pas d’apitoiement: en femme énergique, elle va droit au but: «Seigneur, si tu avais été ici, mon frère ne serait pas mort. Mais maintenant encore, je sais que tout ce que tu demanderas à Dieu, Dieu te l’accordera».

Eh bien! Alors qu’elle semblait submergée par l’activisme au fond de sa cuisine, on peut dire que Marthe a tout de même réussi à profiter de l’enseignement de Jésus. Premièrement, elle croit que Jésus aurait été assez puissant pour guérir son frère. Deuxièmement, et c’est encore plus remarquable, elle insinue que Jésus peut encore obtenir la résurrection de Lazare dont le corps est déjà en phase de décomposition. Pourquoi? Parce qu’elle sait que Jésus est à ce point intime avec le Père qu’il peut en obtenir tout ce qu’il veut. Troisièmement, lorsque Jésus évoque la résurrection, elle répondra encore par un «je sais»: «je sais qu’il ressuscitera à la résurrection au dernier jour». Elle en sait des choses, Marthe. Elle en sait tellement, que c’est à se demander ce que Jésus peut encore lui apprendre.

Mais patience, car voici venu l’instant solennel: l’explication par Jésus de ce que la résurrection de Lazare doit sinon prouver, du moins signifier. Voici le moment qui justifie l’apparente défection de Jésus, la mort de Lazare et l’affliction de ses sœurs; le moment décisif dont Jésus se réjouissait à l’avance: bref la révélation.

«Je suis la résurrection et la vie. Qui croit en moi, même s’il meurt, vivra ; et quiconque vit et croit en moi ne mourra jamais. Le crois-tu?»

«Je suis la vie»: affirmation absolue, énorme, dans son extrême concision; déclaration vertigineuse qui aurait de quoi renverser Marthe au sol comme bientôt les soldats venant l’arrêter tomberont à terre en entendant Jésus prononcer le «je suis» divin. Car dire «je suis la vie» ou dire «je suis», c’est pareil.

La vie, c’est l’existence pleine, généreuse qui se déploie sans aucune limite. Par conséquent, Celui qui dit être la vie, par définition est éternel. Voilà pourquoi Dieu seul peut le dire. Nous autres pauvres bougres de créatures, nous avons seulement part à cette vie, à notre petite mesure à nous; la mort de Lazare en est le tragique rappel. Mais lui, Jésus, a reçu de son Père la vie de telle sorte que non seulement il a la vie, mais il <est la vie. Affirmation vertigineuse dont pourtant Marthe a pressenti la raison profonde puisqu’elle affirme juste après : «je crois que tu es le Fils de Dieu». Jésus est la vie parce qu’il est le Fils éternel de Dieu.

Dès lors, l’autre affirmation prend tout son sens: «Je suis la résurrection» Oui, car la vie éternelle a assumé notre existence mortelle précisément pour anéantir le germe de mort qui la ronge depuis le premier péché. En Jésus, la vie éternelle s’offre à nous, et pour y prendre part, il suffit de croire en lui: «qui croit en moi, même s’il meurt vivra».

Mais il y a plus encore: «quiconque vit et croit en moi ne mourra jamais». Sur celui qui vit par la foi en étroite communion avec Jésus qui est la vie en Personne, comment voulez-vous que la mort puisse avoir le dernier mot? Quoi, un microbe, un virus, un accident ou tout simplement la vieillesse pourraient avoir raison de la vie éternelle? Allons donc: la vie éternelle ne saurait lâcher pour une stupide défection organique celui qu’elle tient bien fermement en elle. Du point de vie éternelle, la mort physique n’est plus la mort, elle n’est qu’une péripétie.

La démonstration est imparable, pourtant elle serait insuffisante si Jésus s’en tenait là. Du point de vue de la vie éternelle à laquelle nous sommes destinés, sans doute, la mort physique n’est qu’une péripétie, mais du point de vue forcément limité de notre existence terrestre, c’est autre chose…

Marie tout en larmes vient à son tour et adresse à Jésus les mêmes mots que sa sœur: «Seigneur si tu avais été là…» Oui, mais cette fois, devant les pleurs de Marie, Jésus ne trouve plus rien à dire, les discours ne sont plus de mise. Jésus frémit et bientôt lui aussi va pleurer, comme nous tous en pareil cas. Car ici, la révélation de la toute puissance de la vie éternelle ne suffit plus, il faut que le Verbe de vie laisse parler son cœur humain. La vie éternelle dans le Fils fait homme pleure ce monstrueux gâchis qu’est la mort: corps voués à putréfaction, et surtout le déchirement, l’indicible douleur de ceux que la morts sépare…

Alors c’est à une sorte d’agonie anticipée que nous assistons, Jésus frémit, il se trouble, il pleure. Oh bien sûr Jésus va se reprendre, et ce sera bientôt la vie éternelle qui par sa bouche va crier dans un instant: «Lazare sors d’ici».

Pourtant, Jésus sait qu’il n’a le droit de prononcer les paroles qui rendent la vie que dans la mesure où il a déjà consenti par avance à le payer de sa propre vie. Car Dieu ne sauve pas l’humanité de la noyade en laissant négligemment tomber du ciel une bouée de sauvetage, il ne peut la sauver qu’en se jetant lui-même à l’eau afin de la tirer vers le rivage de la vie éternelle.

Rendre la vie à Lazare son ami, il le sait, c’est s’engager à souffrir sa passion. Jésus ne peut sortir aujourd’hui Lazare du tombeau que parce que lui-même bientôt acceptera d’y entrer pour en tirer notre humanité captive. Car la résurrection de Lazare, c’est un peu cela: comme une avance sur le salaire qu’il n’a pas encore gagné. Et pour obtenir le salaire de la vie éternelle pour nous tous, il boira la coupe jusqu’à la lie. C’est à cela que Jésus songe lorsqu’il crie d’une voix forte: «Lazare sors d’ici».