Homélie du 11 septembre 2016 - 24e dimanche du T.O.

L’héritage et le pain supersubstantiel

par

fr. Nicolas-Jean Porret

Le pécheur et le publicain que je suis ressemble à une pièce d’argent tombée de la table de l’Église. L’effigie du grand Roi gravée sur ma face n’a pas empêché ma chute. Mon propre poids m’a entraîné, et je gis inerte et inutile dans la poussière de ce monde.
Mais Dieu sait que je lui appartiens. Il me cherche. M’ayant trouvé, avec son balai il dégage la poussière qui me cachait: sa lumière retrouve en moi son image et fait scintiller l’effigie que mon péché avait ternie. Joie des retrouvailles!

Le pécheur et le publicain que je suis ressemble à une brebis égarée. L’attrait de nouveaux pâturages, ma gourmandise et ma bêtise ont éveillé dans le mouton que je suis un improbable esprit d’indépendance.
Malgré moi, j’ai emporté la marque du troupeau de Dieu. C’est bel et bien à lui que j’appartiens. Si j’ai été inconscient des dangers des loups, si je crains les mordillements des chiens du maître (domini-canes), du moins j’aime la voix du pasteur, je la reconnais; je me laisse réconforter et porter. – «Ses brebis à lui écoutent sa voix, lui les connaît, et elles le suivent» (Jn 10, 27). Joie des retrouvailles!

Le pécheur et le publicain que je suis ressemble à un fils cadet (cadet: de cadere, tomber, choir, en latin ou italien?). J’ai emporté avec moi, non pas seulement l’héritage inflammable et si vite flambé, mais plus profondément le souvenir de la bonté paternelle. Malgré mes velléités d’indépendance, n’est-ce pas à lui que j’appartiens?
Mon père, si bon, n’a jamais compté le pain à ses ouvriers. Ni la part filiale que je lui avais demandée et qu’il ne m’avait pas refusée. Je l’avais reçue comme un ingrat car déjà je planifiais ma rébellion. J’aspirais à la vraie vie, à l’essentiel sans doute. Mais je n’ai vécu que dans le superficiel. J’ai demandé que me survienne l’héritage de vie, comme on demande dans le Notre Père le pain «supersubstantiel». Aujourd’hui je n’ai plus de pain du tout. J’irai donc vers mon père et je mendierai le pain des employés.

Joie des retrouvailles! Lui m’attendait, m’espérait. Cadet jadis tombé, je tombe enfin dans les bras miséricordieux dont je suis issu. Une étreinte m’enserre, à la fois paternelle et maternelle (comme les mains dépeintes par Rembrandt dans son fameux Fils prodigue).
Mon père me fait entrer dans la joie véritable des fils. Désormais je vivrai en sa présence et lui demanderai chaque jour le pain «supersubstantiel» (Lc 6, 11).

Il est bon d’être à la maison pour y vivre en fils. Il est bon d’accueillir cette affirmation du père réitérée à ses fils: «Tout ce qui est à moi est à toi». Il est encore meilleur de pouvoir dire avec Jésus, fils aîné et bien-aimé du Père éternel: «Tout ce qui est à moi est à toi» (Jn 17, 10). Car dans cette réciprocité, les fils se mettent à la disposition de leur père. Ils prennent activement part à sa généreuse prodigalité. Les pécheurs réconciliés par le Fils aîné deviennent ambassadeurs de la prodigue et prodigieuse miséricorde du Père du Ciel.

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