Homélie du 10e DO - 9 juin 2013
fr. François Daguet

La profondeur de la parole de Dieu est telle qu’on en épuisera jamais le sens. Chaque épisode de la vie de Jésus, que rapportent les Évangiles, se situe historiquement dans le temps, il a un sens immédiat, mais il en acquiert d’autres à lumière d’autres événements de la vie du Christ ou de l’Église. Cela vaut pour l’Évangile de ce jour, qui prend ainsi plusieurs physionomies successives selon le moment et la lumière dans lesquels on le lit. Relisons-le en nous plaçant à trois moments différents.

D’abord, l’événement précis rapporté ici par saint Luc. C’est l’une des trois résurrections que Jésus opère au cours de sa vie publique. Ici, il s’agit du fils unique d’une veuve. Cela signifie que la chaine de la vie est définitivement rompue. Il n’y a plus de père, il n’y aura plus d’enfant. Et c’est à cet enfant orphelin de père que Jésus redonne vie. Le signe posé par Jésus est considérable, et pas seulement parce que ressusciter un mort est ce qu’il y a de plus spectaculaire. S’il n’y avait que cela, Jésus n’aurait rien fait de plus que le prophète Élie dans l’épisode rapporté par la première lecture. Le passage qui suit, en Luc, nous montre Jean-Baptiste envoyant des messagers interroger Jésus: «Es-tu celui qui doit venir ou faut-il en attendre un autre?». Et Jésus répond: «Allez rapporter à Jean ce que vous avez vu: les aveugles voient, les boiteux marchent? les morts ressuscitent». Ce sont les signes annoncés par Isaïe (26, 19) qui témoignent de la venue du Messie. Le geste posé par Jésus atteste à tous ceux qui connaissent l’Écriture que les temps messianiques sont venus. Le sens de l’événement dépasse de loin le miracle accompli par Jésus.

Projetons-nous maintenant en avant de quelques mois, et relisons ce passage aux jours où Jésus vit sa passion à Jérusalem, à la porte de la ville, où il meurt sur la croix pour ressusciter le troisième jour. La veuve est là, le Fils est là, mort. Et Dieu redonne vie à ce Fils. Le Christ a pris lui-même la condition de ce fils de la veuve de Naïm, il a connu la mort, mais l’Esprit de vie l’a ressuscité. Le miracle de Naïm annonce la passion-résurrection de Jésus, la vie redonnée à l’enfant de Naïm annonce la vie nouvelle donnée par Jésus dans son mystère pascal.

Relisons alors ce même passage dans la lumière du temps pascal et de la vie nouvelle communiquée largement à la Pentecôte. On comprend alors que ce fils orphelin de père, c’est la figure de l’humanité séparée de Dieu, c’est chacun de nous au jour de sa naissance, privé de la vie divine, coupé du Père, orphelin de Dieu. Et l’œuvre du Christ pour nous consiste à renouveler son geste de résurrection, à nous redonner la vie perdue, la grâce ou la charité, et à refaire de nous des enfants du Père. Par sa pâque, il est venu nous redonner la vie qui ne passe pas, celle qui est plus puissante que la mort physique.

Cette résurrection du fils de la veuve, la résurrection de Jésus lui-même ne sont que des signes, les signes d’une résurrection bien plus grande, la résurrection à la vie divine, que le Christ nous offre par son mystère pascal. Qu’est-ce qui est le plus grand, de créer le monde à partir de rien, de redonner vie à un mort, ou bien de communiquer aux hommes la vie même de Dieu? Donner à un seul homme d’être participant de la nature divine est bien plus grand que la création de tout l’univers. C’est la foi seule qui nous conduit à l’affirmer, mais nous devons chercher à en tirer les conséquences. Dans ma vie, quelle place donnai-je à cette vie-là, à celle qui ne passe pas, même si elle est portée par celle qui passe? Quelle hiérarchie ai-je mis entre ces deux vies, celle qui passe, et celle qui ne passe pas? Si souvent nous nous arrêtons à la première, et négligeons la seconde. La preuve? Supposez un instant que le monde sache qu’un mort doit ressusciter ce matin dans cette église. Imaginez quelle affluence nous aurions, et tout le monde serait à l’heure, et même en avance, pour ne pas manquer l’événement. Mais il y a bien plus que la résurrection d’un mort, le signe d’Élie, il y a le don de la vie nouvelle, le signe du Christ. Et les foules demeurent indifférentes… elles préfèrent la vie qui passe.

Il y a un détail minuscule, dans l’épisode de Naïm, qui a toute son importance. Après avoir ressuscité l’enfant, Luc précise que Jésus le remit à sa mère. Comme c’est étonnant! À la Croix, justement, Jésus remet Jean à sa mère: «voici ta mère, voici ton fils». C’est pour nous aider à comprendre que, nous aussi, nous sommes remis à sa mère, devenue notre mère. La Vierge Marie est pour nous, dit le Concile Vatican II, mère dans l’ordre de la grâce. Sachons lui confier cette vie que nous avons reçue, pour qu’elle nous apprenne à la faire grandir et fructifier, à la mettre à la première place.