Homélie du 21 avril 2024 - 4e Dimanche de Pâques

Plus intime à moi-même que moi-même

par

fr. François Daguet

L’image du Bon Pasteur associée au Christ nous est familière, elle revient souvent, elle est très présente dans l’Écriture, dans l’iconographie chrétienne, et nous croyons la comprendre spontanément. Cependant, il faut faire attention car, comme cela arrive souvent avec la Parole de Dieu, nous risquons d’être victimes des habitudes du langage, nous usons de mots dont le sens risque de s’émousser, et nous pouvons glisser sur leur signification véritable. Il en va ainsi de cette image du Christ accompagnant ses brebis, veillant sur elles, courant après celle qui se perd…

En fait, il n’est pas certain que nous entrions si aisément, aujourd’hui, dans le sens de cette analogie pastorale. D’abord parce que, pour beaucoup d’entre nous, le monde rural, celui de l’élevage et de l’agriculture, qui était celui dans lequel Jésus vivait, est devenu lointain quand il n’est pas étranger. Peu d’entre nous ont l’expérience directe d’un troupeau accompagné par son pasteur. Ensuite, parce que l’idée d’être une brebis au milieu de centaines d’autres blesse notre individualité et le fait d’être sous la conduite d’un autre heurte la perception que nous avons, comme hommes et femmes modernes, de notre liberté. Au surplus les mauvais pasteurs n’ont pas manqué. Jésus lui-même vient de nous le dire : il y a des bergers mercenaires qui cherchent leur propre satisfaction et non le bien des brebis. Notre époque est assez riche en la matière, et le vocabulaire montre bien toutes les perversions auxquelles on assiste : n’a-t-on pas connu, récemment, le Duce, le Grand Timonier, le Führer, le Petit Père des peuples, le Guide Suprême… autant de bergers mercenaires qui ont laissé derrière eux des millions de morts, alors qu’ils prétendaient conduire l’humanité vers des gras pâturages ? Et aujourd’hui même, l’idéologie woke, en voyant en toute relation humaine un rapport de domination et donc d’aliénation, ruine la compréhension possible du rapport du Christ Bon Pasteur à ses brebis. L’Évangile n’est-il pas le vecteur de la pire des aliénations, celle qui soumet l’homme à Dieu par l’opium de la religion ?

Il nous faut regarder de plus près le sens de cette analogie pastorale pour échapper à tous ces périls langagiers et conceptuels. Je veux ici revenir sur un de ses aspects qui ressort des paroles même de Jésus : « Je connais mes brebis, et mes brebis me connaissent… Elles écouteront ma voix », vient-il de dire. Prêtons-nous suffisamment attention à cette relation que nous avons avec Jésus ? Je sais, quand je l’écoute, par exemple dans la Parole de Dieu, que c’est lui qui me parle, et qui me parle à moi personnellement. Inversement, quand je m’adresse à lui, je sais qu’il m’entend, même si sa réponse n’est pas toujours celle que j’attends. La relation que nous avons avec le Bon Pasteur est d’une intimité inouïe, et nous ne nous y trompons pas. Saint Augustin l’a dit, avec les mots inoubliables dont il a le secret : « Mais, toi, tu étais plus intime que l’intime de moi-même et plus élevé que les cimes de moi-même » (Confessions III, VI, 11). Le Christ est plus intime à nous-mêmes que nous-mêmes, et c’est à notre cœur qu’il s’adresse pour nous guider.

Aucune relation humaine, même la relation conjugale la plus profonde, ne peut atteindre ce degré d’intimité, d’intériorité qui est la marque de la relation de Dieu avec chacun de nous. D’ordinaire, les relations d’autorité sont marquées par l’extériorité : celui qui s’adresse à moi, même pour mon bien, est extérieur à moi-même. Le Christ, lui, nous rejoint au plus profond de notre âme, il nous touche parfois, comme le dit Malraux, au défaut de l’âme. Et pourquoi le peut-il ? Parce qu’il est Dieu, il est le Verbe en lequel nous sommes créés. Nous n’y prêtons pas suffisamment attention, parce que nous nous sommes habitués à cette relation intime avec Dieu.

La conduite du Christ Bon Pasteur sur nous passe par le plus intime de nous-mêmes, et s’il n’en va pas ainsi, c’est que nous ne sommes pas encore entrés dans cette relation, nous continuons de croire que Dieu nous est extérieur. On comprend aussi que cette relation peut être caricaturée, défigurée. Elle est caricaturée par ceux qui, dans le monde, souhaitent devenir, à un titre ou à un autre, les dirigeants des peuples, comme ceux que l’on a évoqués il y a quelques instants. Elle est défigurée par ceux qui, jusque dans l’Église, cherchent à exercer une emprise sur les âmes, en prenant la place qui n’appartient qu’à Dieu seul. Corruptio optimi pessima, la corruption de ce qu’il y a de plus haut est la pire des choses.

Au jour où l’on prie pour les vocations, cela éclaire ce que signifie être pasteur à la suite du Christ dans l’Église. Il est bon de se rappeler qu’il n’y a qu’un seul Pasteur, le Christ, et que ceux qui sont appelés tels sont au service de l’unique Pasteur. C’est dire qu’ils sont au service de l’œuvre du Bon Pasteur et non au service de leurs propres œuvres. Si souvent on présume que ce que nous voulons entreprendre est l’œuvre de Dieu. Si souvent on demande à Dieu de se mettre au service de nos propres œuvres. Mais c’est lui et lui seul qui œuvre, et c’est ce que l’on doit rechercher sans cesse : « Mon Père est à l’œuvre jusqu’à présent, et moi aussi je suis à l’œuvre » (Jn 5, 17).

Pasteur à la suite du Christ ou pas, tous les baptisés sont de ces brebis que le Bon Pasteur veut guider vers les gras pâturages. S’il est bon de prier aujourd’hui pour les pasteurs, il faut aussi prier pour les brebis. Il n’y a pas si longtemps, il était à la mode de tout quitter de ce monde désenchanté pour devenir berger, de préférence au Larzac. Cela arrive encore aujourd’hui et cette rupture radicale témoigne de la recherche d’une vie plus authentique, dépouillée des oripeaux d’une société à bien des égards artificielle. Que cet évangile nous fasse découvrir une attitude plus radicale encore : devenir brebis, de préférence dans l’Église, et à l’écoute de l’unique Bon Pasteur, Jésus le Christ. Ce dimanche est celui de toutes les vocations, celle des pasteurs, et celle des brebis.

Évangile : Jn 10, 11-18

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