Homélie du 5e dimanche du Temps pascal - 29 avril 2018

Affaire de goût

par

fr. François Daguet

Jésus, le Christ, dévoile à ses apôtres, lors de la Cène, le degré inouï d’intimité qu’il veut avoir avec eux, donc avec chacun de nous. Il utilise cette allégorie de la vigne, plus familière aux juifs que l’analogie du corps que Paul utilisera pour révéler cette intimité aux païens. Mais il s’agit bien de la même réalité, celle de notre vie avec le Christ.
Le danger qui nous guette est de lire cette allégorie comme une simple image, belle mais un peu lointaine. Alors qu’il faut la comprendre de près, la prendre très au sérieux. Que nous dit-elle ? Essentiellement trois choses.

D’abord que, si nous sommes chrétiens, nous vivons de la vie même du Christ. Les sarments d’une vigne n’ont pas d’autre vie que celle qu’ils reçoivent du cep qui les porte. Cela, nous ne pouvons même pas l’imaginer. Les parents peuvent donner la vie à leurs enfants ; mais ils n’ont pas la même vie. Des époux qui s’aiment réalisent l’union la plus étroite qui soit entre deux vies ; mais ils n’ont pas la même vie. Le Christ, lui, nous communique sa vie, pour qu’elle soit la nôtre. Paul le dira à sa façon : « Ce n’est plus moi qui vit, c’est le Christ qui vit en moi. » Demeurer en lui, c’est vivre de sa vie. S’en éloigner, c’est la perdre, c’est devenir un sarment sec, bon à couper et à brûler. La vie chrétienne, c’est cela. Ce n’est pas une vie humaine améliorée, c’est la vie même du Christ qui prend forme dans notre vie humaine.

Ensuite, demeurer dans le Christ est une promesse de fécondité. Les grappes de raisin sont-elles les fruits du cep ou des sarments ? Des deux, indissociablement. Le cep porte ses fruits dans les sarments. Sa fécondité s’exprime en et par eux. Il en va pareillement de nous, si nous demeurons liés au Christ : il porte des fruits en nous ! « Ce qui fait la gloire de mon Père, c’est que vous portiez beaucoup de fruits. » Attention, il ne faut pas se méprendre. Ce n’est pas tant nous-mêmes qui portons des fruits, que le Christ qui produit ses fruits par nous. Certes, ce sont nos fruits, mais ils proviennent de sa vie. Nous, bien souvent, nous attribuons au Christ des œuvres qui ne viennent que de nous, et pas de lui. Ou encore, nous nous glorifions des œuvres que nous accomplissons, alors qu’elles viennent de lui. La plus belle fécondité que l’on puisse connaître, c’est de produire les fruits que la vie du Christ suscite en nous et par nous. Et ce sont les fruits qui demeurent, parce que la vie du Christ ne passe pas, à la différence de notre vie humaine qui cessera un jour. Mais cela suppose qu’on le laisse agir, et que notre ego toujours prompt ne s’interpose pas entre lui et nous.

Il y a encore une indication dans cet enseignement que Jésus nous donne par cette allégorie. Tout sarment, le Père le nettoie, pour qu’il produise davantage. Littéralement, il l’émonde. La vigne est taillée pour porter davantage de fruit, et cette taille est douloureuse. On dit de la vigne qu’elle pleure lorsqu’elle est taillée. Eh bien, le Père nous taille, par les épreuves que nous rencontrons, nos limites, nos souffrances, nos fautes… mais il n’y en a aucune dont il ne puisse tirer du fruit. On a du mal, bien sûr, à accepter cette taille, mais on sait ce que devient une vigne non taillée : elle prolifère, s’étend, se disperse. Et son fruit décroît en qualité, le vin d’une vigne sauvage est imbuvable. C’est une loi humaine et c’est une loi divine. Un enfant qui n’est pas corrigé par ses parents, à qui on laisse tout faire, se répand en tous sens et finalement se détruit dans l’indétermination dans laquelle on l’a laissé grandir. Il en va de même pour les enfants de notre Père céleste que nous sommes : il nous corrige, pour que nous portions du fruit, si nous demeurons dans son Fils, le Christ.

Au fond, il y a un choix fondamental à faire : choisir de laisser le Christ porter des fruits en nous. Mais, bien souvent, nous préférons nos propres fruits, nous mettons notre gloire dans nos œuvres bien personnelles, parce qu’elles sont à notre mesure, même si nous croyons agir pour le bon Dieu. Justement, la mesure du Christ est sans mesure : bien plus large que la nôtre, si nous sommes livrés à nous-mêmes. Songez à ce que Dieu fait dans les saints, comme sainte Catherine de Sienne que nous fêtons de façon un peu cachée aujourd’hui. À vue humaine, elle n’était pas grand-chose. Mais, sans cesse unie au Christ, demeurant en lui, il en a fait une des lumières de son temps et de toute l’Église. Voyez Thérèse de l’Enfant-Jésus : elle est moins célèbre que Marie Curie, sa contemporaine, mais la petite voie qu’elle enseigne rayonne peut-être plus que le radium. Et que dire de Mère Teresa, avec ses cent mots de vocabulaire ? Elle a fait triompher la charité, au cœur des misères ténébreuses de notre monde. Or la sainteté est la vocation de tout chrétien, sans exception.
Au fond, à nous de choisir, entre la piquette qui vient de nous, et dont nous nous contentons bien souvent, et le grand cru que le Seigneur veut produire en nous et par nous. Essayons de faire preuve de goût !

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