Homélie du Fête de saint Albert le Grand - 15 novembre 2017

Albert le Grand, Indiana Jones et l’enfance spirituelle

par

fr. Joseph-Marie Caprasse

Albert le Grand, un théologien, un saint. Si le vrai théologien recherche la sainteté, et si les meilleurs théologiens sont aussi des saints, exercer le métier de théologien et être saint ne va pas forcément de soi. Jésus nous prévenait  : « Je te bénis, Père, Seigneur du ciel et de la terre, parce que tu as caché cela aux sages et aux savants et l’as révélés aux touts petits » (Lc 10, 21). Nous pouvons aussi nous souvenir des paroles de Jésus adressées aux docteurs de la Loi qui n’entrent pas dans le Royaume et qui empêchent d’autres d’y entrer. Le danger pour un théologien qui ne recherche pas suffisamment la sainteté, c’est de fabriquer des hérésies et donc de perdre la foi.

Cette foi est pourtant comme le télescope dont il a absolument besoin pour contempler non pas la beauté du ciel étoilé, mais la beauté infiniment plus grande de Dieu. L’hérésie risque de survenir lorsque le théologien cesse de coller son œil au télescope de la foi, dont l’Écriture et la Tradition vivante de l’Église sont les deux lentilles  : mises dans l’alignement l’une de l’autre nous révèlent le visage de Dieu, Jésus-Christ.
Quel est l’antidote ?

L’Évangile lui-même nous donne la réponse  : « Si vous ne redevenez pas comme des petits enfants, vous n’entrerez pas dans le Royaume. » (Mt 18, 3). C’est l’enfance spirituelle, qui a été particulièrement mise en lumière par un autre docteur de l’Église, la petite Thérèse. Ce n’est pas pour rien qu’elle est également la patronne de notre chère Revue thomiste.
Quelles sont les qualités de l’enfant qui facilitent son entrée dans le Royaume et que nous pouvons voir dans la vie de saint Albert ?

Premièrement, l’enfant joue, il s’amuse ; trop occupé à ses jeux, il ne peut se prendre vraiment au sérieux. Deuxièmement, l’enfant s’émerveille du monde qu’il découvre. Troisièmement, l’enfant se sait en totale dépendance de ses parents, et il trouve joie, paix et sécurité en cette dépendance.

Albert le Grand a dû s’amuser pas mal lui aussi. Comment comprendre une œuvre si grande, si universelle, si elle n’a pas été portée par la passion. Rien de grand ne se fait sans passion, nous le savons. Pas une des sciences de son époque qu’il n’ait explorée avec brio  : botanique, minéralogie, astronomie, biologie… On pourrait être tenté de voir en lui l’intellectuel des atmosphères feutrées. Il faudrait plutôt le voir comme une sorte d’Indiana Jones (il raconte que, plus jeune, il descendit en rappel le long d’une falaise rocheuse pour observer un nid de rapaces). En s’amusant, le théologien fait comme la Sagesse qui jouait devant le Trône de Dieu, nous dit l’Écriture.

L’émerveillement. Albert s’émerveille pour les phénomènes naturels, non de manière simplement curieuse, mais en profondeur, recherchant les causes profondes de ce qu’il observe, remontant des créatures au Créateur. Cet émerveillement est à son comble lorsque par le télescope de la foi il se met à scruter la Révélation. Cette joie de l’émerveillement, ce théologien fidèle la goûte de manière plénière et éternelle, maintenant au ciel  : « Très bien, bon et fidèle serviteur, entre dans la joie de ton maître » (cf. Évangile de la messe en l’honneur de saint Albert  : Mt 25, 14-23).

La dépendance filiale. Comme tout chrétien, Albert a vécu comme un fils. Fils de Dieu, par le baptême. Fils de l’Église, de qui le théologien tient les vérités de la foi. Le chrétien, il n’est pas superflu de le rappeler en ces temps, exerce aussi une véritable piété filiale envers le pape, celui qu’on appelle le Saint-Père. Ce qui n’est pas abdication de la raison, mais véritable charité. Albert a été aussi un digne fils de saint Dominique, cultivant sa vie intérieure pour ressembler à notre saint fondateur « qui ne parlait que de Dieu ou à Dieu ». Enfin, Albert a vécu comme un fils de Marie. Sa dévotion mariale nous apparaît clairement dans son commentaire de l’Évangile de Luc ; et la première antienne de son office des lectures dans le propre de l’Ordre, s’en fait l’écho  : » La bienheureuse Vierge Marie lui dit  : Mon fils, fuis le siècle et embrasse la vie des Frères Prêcheurs. » Ce trait n’est pas isolé de son travail d’intelligence de la foi. La Mère de Dieu, nous dit Albert, a d’abord conçut le Verbe dans son cœur par l’écoute de la Parole de Dieu, avant de le concevoir dans la chair. Vivant comme fils de Marie, le théologien met en pratique le dernier conseil de Jean-Paul II à la fin de Fides et ratio  : philosophari in Maria, penser en Marie. Ce faisant il adopte la juste attitude du cœur pour pénétrer sûrement dans le Mystère de Dieu tout en le respectant.

Par la vertu de l’enfance spirituelle en vivant comme fils de Dieu, de l’Église, de Marie, animé de piété filiale pour le Saint-Père, le théologien, tout en étant très savant, demeure petit  : « Je te bénis, Père, Seigneur du ciel et de la terre, parce que tu as caché cela aux sages et aux savants et l’as révélé aux touts petits. » Puisse l’intercession de saint Albert et de la Vierge Marie, Siège de la Sagesse, nous obtenir de Dieu de nombreux théologiens dominicains remplis de science et de sainteté qui puissent également s’entendre dire à la fin de leur vie  : « Très bien, bon et fidèle serviteur, entre dans la joie de ton maître. »