Homélie du (4 juin 2017)

L’Esprit de l’unité

par

fr. François Daguet

La Pentecôte est la réalisation de la promesse de Jésus faite le soir de la Cène d’envoyer l’Esprit d’auprès du Père sur les hommes. Et cela se réalise parce que Jésus siège depuis son Ascension auprès du Père dans la gloire, avec son humanité glorifiée. La question qu’il nous faut nous poser est la suivante : quel est l’effet de l’envoi de l’Esprit Saint, pourquoi est-ce si important de le recevoir ? Vous allez répondre : c’est Dieu lui-même qui nous communique sa vie, que le péché des origines nous a fait perdre, le don de cette vie fait de nous des enfants du Père par adoption – cet Esprit nous fait crier : Abba, Père –, cet Esprit nous conduit à la connaissance du Père, à la vérité tout entière, selon les paroles de Jésus. Sans aucun doute, l’envoi de l’Esprit exprime la reprise par le Père de son dessein originel de s’unir les hommes : c’est ce pour quoi nous sommes faits, c’est ce qui nous fait déjà entrer dans la vie éternelle. Voilà pourquoi il est si important de recevoir et de vivre de l’Esprit-Saint.

Tout cela est juste, mais ce n’est que la moitié de la réponse à la question posée. L’envoi de l’Esprit n’a pas seulement pour effet de nous unir à Dieu, il a aussi pour but de nous unir les uns aux autres. C’est ce que je souhaite méditer quelques instants aujourd’hui. Qu’on le veuille ou non, nous sommes tous marqués par l’individualisme moderne, et nous sommes portés spontanément à ne considérer que les aspects individuels de notre union à Dieu. Ce qui compte vraiment, c’est ma relation à Dieu… C’est vrai, bien sûr, mais encore une fois, ce n’est que la moitié de la réponse. Ma relation aux autres, au prochain, n’est pas moins importante.

Il nous faut remonter au drame originel, lorsque l’homme s’est séparé de Dieu pour vivre en sujet autonome, indépendant, en un mot, libre de toute loi ou contrainte. L’effet de cette catastrophe originelle n’a pas seulement été de détourner l’homme de Dieu, il a aussi été d’abîmer gravement les relations entre les hommes. Le récit de la Genèse nous le fait bien comprendre, dans son style symbolique : conflit entre Adam et Ève, conflit entre Caïn et Abel, les deux frères, et finalement conflit entre les hommes. La spirale du conflit, de la division, de la guerre, de la haine ne cesse depuis lors de marquer l’histoire de l’humanité. Les conséquences de Babel illustrent bien cela : la division du genre humain marque irrémédiablement l’état du monde, et la division des langues, que chacun peut expérimenter, en est le signe éloquent. Prêtons attention au signe de la Pentecôte : c’est sous forme de langues de feu que l’Esprit s’est donné à voir aux Apôtres. Signe de la division surmontée.

Dieu a créé l’homme, de sorte que le genre humain, les hommes, vivent dans l’unité, et c’est le péché qui l’a rompue. La restauration du genre humain par le Christ, en son œuvre pascale – sa mort et sa résurrection –, n’est pas seulement la restauration de l’homme dans sa singularité, mais encore celle du genre humain dans son unité. Cela, saint Jean nous le dit explicitement dans son évangile quand il évoque la prophétie du grand-prêtre Caïphe : « Il vaut mieux qu’un seul homme meure pour tout le peuple ». Saint Jean commente : « Il prophétisa que Jésus allait mourir pour rassembler dans l’unité les enfants de Dieu dispersés » (11, 53). Et Jésus lui-même en fait sa prière au Père : « Que tous soient un comme nous sommes un » (17, 22). Voilà la mesure inouïe de l’unité à laquelle nous sommes promis : aussi étroite que celle du Père et du Fils, et c’est ce que réalise pour nous l’Esprit. Saint Paul, de son côté, ne cesse de révéler cette unité à laquelle nous sommes appelés et qui n’est rien d’autre que le mystère de l’Église. C’est ce que la deuxième lecture nous a rappelé : nous avons à être unis les uns aux autres comme les membres d’un corps physique.

Alors, il y a pour nous un enjeu élevé. Tout comme l’Esprit appelle notre coopération pour que nous vivions de l’adoption filiale qu’il nous apporte, de même il l’appelle pour réaliser l’unité entre nous. Il nous faut traquer sans merci toutes les divisions qui demeurent entre nous : entre époux et épouse, entre parents et enfants, entre membres d’une même famille, entre membres d’une même fraternité, d’une même paroisse, entre frères ou sœurs d’un même couvent. L’unité du genre humain refaite par l’œuvre du Christ n’est pas une abstraction, elle est concrète et elle n’est possible que par l’œuvre de l’Esprit-Saint. Il n’est pas nécessaire de faire une retraite de sept jours pour découvrir notre incapacité à vivre dans l’unité, à refaire l’unité abîmée ou perdue par nos seuls moyens humains ; elle ne peut être que l’œuvre de l’Esprit : voilà ce que nous dit l’Église en ce jour de Pentecôte.

Il n’y a là rien d’accessoire ou de second : ne croyons pas cultiver notre union à Dieu sans œuvrer à l’unité avec nos proches. Saint Jean le dit sans réserve : « Celui qui dit j’aime Dieu et qui n’aime pas son frère est un menteur » (1 Jn 4, 20). Osons reprendre les mots d’un Père de l’Église sermonnant vigoureusement ses paroissiens il y a quinze siècles : « Vous vous êtes approchés de la table du Seigneur, vous avez bénéficié des fruits de son sacrifice, et vous cultivez les querelles entre vous. Vous ne vous saluez pas, vous vous méprisez, vous entretenez des procès entre vous. Vous vous croyez des fidèles du Christ mais vous le blasphémez par toute votre vie. Ce n’est pas la récompense éternelle qui vous échoira, mais le châtiment ». Saint Cyprien ne disait pas autre chose : « Dieu ne reçoit pas le sacrifice de l’homme qui vit dans la dissension. Il ordonne que l’on s’éloigne de l’autel pour se réconcilier d’abord avec son frère, afin que Dieu puisse agréer des prières présentées dans la paix. Le plus grand sacrifice que l’on puisse offrir à Dieu, c’est notre paix, c’est la concorde fraternelle, c’est le peuple rassemblé par cette unité qui existe entre le Père, le Fils et le Saint-Esprit » (De Dom. orat. 23).

Que l’Esprit d’unité que le Christ nous envoie aujourd’hui d’auprès du Père brise lui-même les obstacles que nous mettons à son action en nous

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