Homélie du 3e dimanche de Carême - 4 mars 2018

Jésus est fatigué

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Jésus est « fatigué ». Le verbe grec qui dit sa fatigue a un sens très fort. Ce mot « fatigué », saint Paul l’emploiera lui-même abondamment : « Labeur et fatigue, veilles fréquentes, faim et soif » constituent son lot quotidien (2 Co 11, 27). Sa fatigue au nom de l’Évangile conduit l’apôtre à la mort, il le sait bien.
Jésus est abattu. Et nous n’en sommes pourtant qu’au quatrième chapitre de l’Évangile selon saint Jean ! Le Fils de l’homme n’en peut déjà plus et il s’effondre à terre, assis tout contre la source vers laquelle il ne tend même pas les mains pour y puiser, alors qu’il fait si chaud, alors qu’il a si soif. Affalé au bord de ce puits de Jacob, tout comme lorsqu’il sera cloué sur la Croix, Jésus a soif, terriblement soif, mais il ne fait pas un geste pour boire. Ses disciples, au moins, ont rassemblé leurs forces pour aller faire l’intendance au village le plus proche, mais lui, leur chef, celui qui les a tirés de leur médiocrité, est incapable de faire un pas et de donner l’exemple. Il y a là un mystère.

La Bible nous l’apprend, le catéchisme nous l’enseigne, Dieu est normalement en pleine forme. Il « ne se fatigue ni ne se lasse », affirme Isaïe (Is 41, 28). Il jongle en virtuose avec les galaxies, il se rit des comètes, il saute sur les nuages. L’admirable psaume 103 — un puissant antidépresseur biblique — le chante à pleins jeux : « Tu déploies les cieux comme une tente, tu bâtis sur les eaux tes chambres hautes ; faisant des nuées ton char, tu t’avances sur les ailes du vent ; tu prends les vents pour messagers, pour serviteurs un feu de flammes » (Ps 103, 3-4). Les super-héros de Marvel n’ont qu’à bien se tenir ! Quel contraste entre ce Dieu Créateur, normalement insensible au poids du jour, et la créature humaine asthénique que nous sommes !

Vous pensez peut-être que ce Dieu si fort, c’est le Père ou l’Esprit-Saint, mais pas la deuxième personne de la Trinité, pas Dieu fait homme, Jésus le Christ. Et vous n’avez pas tout à fait tort. Durant son chemin terrestre, Notre Seigneur manifeste la force de Dieu mais la vérité de son humanité s’impose dans chacun de ses actes. Le Fils de Dieu n’est pas un de ces héros immortels de la mythologie, un Héraclès invulnérable. Il jeûne un temps disproportionné pour un simple mortel (quarante jours, 960 heures sans même un quelconque biscuit), mais après avoir jeûné ainsi, « Jésus eut faim » (Mt 4, 2).
Si Jésus n’en peut plus, c’est parce qu’il a épousé notre nature et que cette nature est éprouvée à l’extrême par les souffrances et les labeurs de ce monde, causés par le péché. L’immense fatigue de Jésus, c’est une conséquence directe de l’Incarnation : le Verbe éternel ne fait pas semblant d’assumer notre condition. Le Fils de Dieu mange et boit, il tousse et s’enrhume, comme nous… C’est ainsi que l’Amour miséricordieux du Seigneur, sa vie, sa grâce s’insinuent dans l’existence de chaque homme, jusqu’au fond du fond de son être, pour la purifier de ce qui est incompatible avec une vie d’enfant de Dieu. L’eau versée dans un récipient en verre, quel qu’en soit le dessin, en épouse la forme, fût-ce celle d’un serpentin. Par la médiation du Seigneur, la grâce de Dieu entre dans les vies les plus tordues par le péché, dans des cœurs de publicains et de prostituées, de pécheurs et de pauvres gens. Il suffit pour cela d’accepter la rencontre avec Jésus et de se laisser faire par lui. Il suffit pour cela de lui donner accès jusqu’aux sentines, aux oubliettes, aux poubelles de notre vie.

« S’anéantissant lui-même, prenant la condition d’esclave et devenant semblable aux hommes », Jésus est venu aussi à la rencontre de notre fatigue, de notre épuisement et c’est ce qu’il doit déjà porter qui le cloue à terre en Samarie (cf. Ph 2, 7). Il est fatigué par la marche, dit l’Évangile. Bien sûr, puisque cette marche est une course sans fin destinée à ramener au bercail chaque brebis perdue, chaque enfant de Dieu qui risquerait de s’égarer : des pécheurs de Galilée jusqu’à nous, jusqu’à ceux qui ne vont pas à la messe et ignorent tout de Dieu… Dans cette course folle, menée au pas de charge, Jésus emporte le péché de ceux qu’il rencontre. Voilà la source et la raison de sa fatigue. Le Fils de Dieu est fort mais sa chair d’homme crie sa faiblesse, et la nôtre. Tout ce qui nous abat, tout ce qui nous jette à terre, Jésus vient s’en charger.

Si on en restait là, il y aurait de quoi désespérer. Si le Dieu fort et bon, d’où pouvait venir notre secours, se fait l’un de nous, faible comme nous, alors le camp du mal a gagné ! Bien heureusement, ce que Jésus vient assumer, il le sauve. Il se relève et continue sa route vers la Jérusalem céleste en amenant avec lui tous ceux qui ont bu à la source d’eau vive. Il ne nous promet pas que demain tout ira mieux. Non ! Jésus nous donne seulement — mais cela change tout — une eau qui est à la fois le bain du baptême et la boisson d’éternité : « Qui boira de l’eau que je lui donnerai n’aura plus jamais soif ; l’eau que je lui donnerai deviendra en lui source d’eau jaillissant en vie éternelle » (Jn 4, 14). L’eau qu’il nous offre n’est pas un trompe-la soif ; elle anticipe l’héritage qui nous est donné au terme du chemin.

Nicolas, Théophile, ce que je dis vous paraît peut-être étrange, ésotérique… alors je le résume en trois phrases : Dieu s’est fait homme en Jésus-Christ pour se mettre à votre hauteur, pour vous rencontrer et pour vous emporter jusqu’à lui. Votre Créateur ne vous regarde pas de haut en bas, mais il s’est fait homme pour porter avec vous le poids de votre existence, jusqu’au péché. L’eau du baptême qui vous lavera à Pâques ne supprimera pas les difficultés de votre vie mais elle vous révèlera pour quoi, pour qui, vous vivez ; elle vous ouvrira les portes de la Vie. Et le Corps et le Sang du Christ auxquels vous communierez vous donneront le goût de cette vie éternelle pour laquelle vous êtes faits. Alors comme la femme de Samarie, croyez en Jésus qui vous connaît mieux que vous ne vous connaissez, croyez en son Église, quelles que soient leurs faiblesses apparentes (cf. Jn 4, 39). Ainsi soit-il !