Homélie du 4e Dimanche du Carême - 31 mars 2019

Laetare : une crise de joie !

par

fr. Gilles Danroc

Nous venons de l’entendre, Jésus prononce une sentence de jugement forte, solennelle, inhabituelle : « Je suis venu dans ce monde pour une crise afin que les aveugles voient et que ceux qui disent voir deviennent aveugles » (Jn 9, 39). L’heure est grave en effet car l’aveugle de naissance — qui, au dire même de Jésus, est innocent « car ni lui ni ses parents n’ont péché » — vient d’être condamné et exclu du Temple. Il est devenu une brebis galeuse, et ne pourra plus mener une vie sociale (Jn 9, 34). Car l’aveugle-voyant a reconnu que si Jésus n’était pas de Dieu, il ne pourrait rien faire. Intelligence de la situation et déjà de la foi. Ainsi les gardiens de la Loi, par leur sentence d’exclusion de l’aveugle-né guéri, visaient en réalité Jésus lui-même. Nous venons d’apprendre de la bouche des parents du miraculé que les juifs s’étaient mis d’accord pour exclure de leur assemblée tous ceux qui déclareraient publiquement que Jésus est le Christ. Et nous l’entendrons dimanche prochain de la bouche de Caïphe le grand prêtre, après le signe éclatant de la résurrection de Lazare : « Il vaut mieux qu’un seul homme meure pour tout le peuple » (Jn 11, 50).

La mort cerne maintenant Jésus de toutes parts, et voici qu’il retourne la sentence et condamne l’aveuglement de ceux qui croient voir. Ils veulent garder leur pouvoir religieux de domination au mépris du Messie venu libérer l’humanité de la mort et du péché. Dans le même temps Jésus s’affirme comme Christ, venant de Dieu pour guérir et sauver les hommes. Avant de prononcer la sentence renversante sur l’aveuglement du monde, Jésus vient à la rencontre de l’aveugle-né guéri et exclu, de la même manière qu’il vient à notre rencontre aujourd’hui : « Crois-tu au Fils de l’homme », c’est-à-dire le Messie. L’aveugle qui voit répond : « Qui est-il Seigneur pour que je croie en lui ? » Jésus dit : « Tu le vois, c’est lui qui te parle. » Il dit : « Je crois Seigneur ! » Et il se prosterna devant lui (Jn 9, 35-38).

Je vous propose ma traduction, à peine commentée, de la sentence de Jésus dont nous voyons déjà la portée universelle depuis Jérusalem jusqu’à nous aujourd’hui : « Je suis venu dans le monde — telle est sa mission d’Envoyé de Dieu le Père — pour une crise, afin que les aveugles voient l’amour de Dieu à l’œuvre dans le monde, et croient que je suis le Sauveur du monde ; et que ceux qui croient voir par leur propre pouvoir soient reconnus comme aveuglés par leurs péchés, responsables de la violence d’exclusion dans le monde. »

N’ayons pas peur du mot crise qui traduit exactement le grec krima (Jn 9, 39). La crise est cette mise en situation de tension qui fait que l’on ne peut plus vivre comme avant. Remarquons que l’Évangile est le livre de sortie de la crise par le haut :

  • non pas Dieu ou l’homme, mais Dieu et l’homme ;
  • non pas terre contre ciel, mais avènement d’un ciel nouveau et d’une terre nouvelle ;
  • non pas Juif contre Grec, homme contre femme, ou maître contre esclave, mais des enfants de Dieu voués à vivre avec Lui.

L’unique sortie de crise est la charité qui transforme ce monde de violence en royaume de paix. Le monde aveuglé sur lui-même transforme la terre en une maison inhabitable. L’argent et la technique, inextricablement imbriqués, sont aux mains de ceux qui font de la vie une consommation toujours plus avide (cf. Laudato si’, nos 105-106), et cette situation de crise est intenable. Sortir par le haut, par la gratuité, la beauté même de l’amour, par la vie reçue et donnée, par la lumière de l’Évangile : « Aimez-vous comme je vous ai aimés » (Jn 13, 34).

Le 23 novembre 1654 dans la nuit, Blaise Pascal vit une crise qui transfigure sa vie. N’est-il pas, à 31 ans, le savant génial qui a inventé, à 17 ans, la machine à calculer ? N’est-il pas le chef d’une entreprise juteuse de transport réglée scientifiquement, inscrit au club des libertins et promis à un avenir de gloire mondaine ?

Entre 22h30 et minuit, il vit une crise de joie :

Feu, Dieu d’Abraham, Dieu d’Isaac et Dieu de Jacob, non des philosophes et des savants. Certitude. Certitude. Sentiment. Joie. Paix. […] Oubli du monde et de tout, hormis Dieu […] « Père juste, le monde ne t’a pas connu mais je t’ai connu ». Joie, joie, joie, pleurs de joie […] Jésus-Christ. Je m’en suis séparé ; je l’ai fui, renoncé, crucifié. Que je n’en sois jamais séparé.

Il griffonne ces mots arrachés à son extase de joie, et il va coudre ce papier dans la doublure de sa veste. On ne le trouvera qu’à sa mort, après huit années de service de Dieu où il écrit les Pensées qui sont autant de pépites de joie pure.

En recevant les cendres à l’ouverture du Carême, chacun a été invité à la conversion : « Convertissez-vous et croyez en l’Évangile. »

Aujourd’hui, en ce dimanche laetare, dimanche de la joie, je t’invite à vivre ta crise de joie, signe de ta conversion et prémices du feu de Pâques.

Le monde fermé sur lui-même propose un avenir virtuel. Quitte cet aveuglement de tristesse, ce temps stressé au quotidien par une efficacité vorace. Laisse la joie, seule capable de percer l’épaisse croûte de tristesse, te convertir à l’Évangile de la vie. Jésus le propose à ta liberté. Et Dieu tient ses promesses : « Joie, joie, joie, pleurs de joie. »