Homélie du 5e dimanche du T.C. - 2 avril 2017

Lazare, viens dehors!

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Le point culminant du carême c’est le combat contre la mort auquel Jésus se livre aujourd’hui en ressuscitant Lazare. Le Verbe montre qu’il n’est pas simplement venu pour tourner la page des temps anciens et nous offrir de « rebondir » pour un nouveau départ. Rien de tout cela : Dieu s’est fait homme pour nous donner la vie avec un grand V, pour nous partager sa Vie. Et l’annonce de cette bonne nouvelle passe par la résurrection de Lazare, quatre jours après qu’il ait été mis au tombeau. Le Seigneur Jésus l’a enseigné : « Je suis la Vie » (Jn 14, 6). Une telle affirmation appelle des actes. La résurrection de Lazare, à la fin du ministère de Jésus, juste avant la Pâque du Seigneur, est un de ces actes, éclatant.

Le grand drame de notre vie c’est qu’elle ait une fin. Que nos vies soient bien ou mal menées, nous savons à quel point nous y tenons. Vouloir mourir, c’est une pathologie, une maladie. La plupart des gens qui disent vouloir mourir ne veulent pas positivement la mort, cette négation de la vie; ils veulent seulement être soulagés de souffrances intolérables, libérés de la douleur. La mort en elle-même n’est pas désirable ; elle est un scandale, une pierre d’achoppement. Elle est même le scandale des scandales, puisqu’elle concerne tout homme en tout temps. Tous vont mourir : les rouquins et les blondes, les gens de droite et les gens de gauche, les papous et les zoulous, les très grands et les tout-petits… Elle est là, derrière chacun de nous, la camarde, avec sa faux prête à nous coucher pour toujours… et son sablier pour mesurer nos jours. Aux heures sombres de notre existence, elle nous souffle dans le cou, de son haleine froide, des « À bientôt ! Je ne t’oublie pas ! Je reviens m’occuper de toi ! » Elle sait, la mort, que les vendeurs d’assurance-vie, les promoteurs de sécurité routière, les ministres du temps libre ou les médecins, ces plombiers du corps humain, n’y pourront rien : depuis la nuit des origines, depuis le soir du premier péché, elle a toujours le dernier mot.

Du moins, elle a toujours eu le dernier mot… jusqu’à la résurrection de Lazare à Béthanie. Mais aujourd’hui, elle prend une claque. Elle essuie une première grande défaite, comme elle n’en a jamais connu. Un mort, un vrai mort, un mort pourri, dans son tombeau, va revenir à la vie et reprendre sa place auprès des siens. Sans perfusions, sans déambulateur, sans assistant de vie, Lazare sort du tombeau et, délié de ses liens, s’en va poursuivre son existence terrestre, au commandement de Jésus. Nous le savons bien, Jésus a opéré deux autres résurrections de morts dans l’Évangile : le fils de la veuve de Naïn (Lc 7, 11-17), la fille de Jaïre (Lc 8, 40-56). Mais ces résurrections ont été opérées dans une certaine discrétion : à l’occasion d’une rencontre fortuite, à la porte d’une ville ou dans le secret d’une maison… Elles prouvent le pouvoir de Jésus sur la mort mais ne nous enseignent pas pourquoi il donne la vie et imparfaitement comment il procède. C’est ce que fait Jésus à Béthanie.

Pourquoi Jésus va-t-il ressusciter Lazare ? La réponse est simple, lumineuse, enchâssée comme un diamant très précieux dans le texte de l’Évangile : pour réveiller son ami (Jn 11, 11). Autrement dit, il lui redonne vie humaine pour témoigner de son amitié jusqu’au bout. Lazare est en effet l’ami de Jésus. Saint Paul nous invite à célébrer l’Incarnation comme « le jour où apparurent la bonté de Dieu notre Sauveur et son amour d’amitié [sa philanthropie] pour les hommes » (Tt 3, 4). C’est cette amitié qui presse Jésus de ressusciter Lazare.
Saint Jean, dans son Évangile, n’emploie que deux autres fois le mot d’ami : au début, quand Jean-Baptiste, le Précurseur, se qualifie lui-même d’« ami de l’Époux » (Jn 3, 39) ; à la fin de l’Évangile, quand les juifs prostituent le mot en reprochant à Pilate de ne pas être « l’ami de César » s’il renonce à condamner Jésus à mort (Jn 19, 12). L’amitié, c’est donc une chose grave et compromettante. Elle va jusqu’au sang versé. C’est l’amour qui se met à la hauteur de celui qui est aimé. Quand vous vous mettez à genoux à côté d’un malade pour que vos yeux soient à la hauteur de son visage, vous faites preuve d’amitié. Quand vous serrez la main de quelqu’un à qui vous venez de donner une pièce pour manger, en le regardant dans les yeux, vous faites preuve d’amitié. Dieu veut notre amitié. Je ne vous appelle plus serviteurs, esclaves, « je vous appelle amis, parce que tout ce que j’ai entendu de mon Père je vous l’ai fait connaître » (Jn 15, 15).
Frères et sœurs, Dieu vient vous chercher dans le tombeau, malgré l’odeur de chair pourrie, malgré l’obscurité, pour vous amener à la lumière, pour vous révéler que vous êtes faits pour la Vie avec un grand V, la Vie éternelle. Il vous offre une amitié dans laquelle il vous appelle par votre nom, votre petit nom ; une amitié dont vous n’êtes pas capables, à laquelle vous n’avez pas droit mais à laquelle il vous élève par la vie de la grâce, par l’eau du baptême, par le don de son Corps et de son Sang. Répondez ! En priant, en donnant votre vie au Christ, en donnant votre vie pour qu’advienne le Royaume.

Comment Jésus s’y prend-il pour ressusciter Lazare ? C’est un second enseignement majeur de ce texte. Là aussi la réponse est simple : Jésus arrache Lazare à la mort en s’approchant de lui. Dieu ne nous aime pas de loin. Jésus aurait pu le guérir à distance, au temps de sa maladie, comme il a guéri le fils mourant d’un fonctionnaire de Capharnaüm, après les noces de Cana (Jn 4, 46-51). Marthe, et quelques autres, font d’ailleurs le reproche à Jésus de ne pas avoir agi ainsi. Mais le Seigneur sait ce qu’il fait. En guérissant le fils du fonctionnaire, c’est pour le fonctionnaire qu’il a fait le miracle (« ton fils vit ») ; à Béthanie, c’est l’amitié qui commande tout; or l’amitié appelle la proximité. Pour que le signe soit parlant, pour que Marthe et Marie, pour que ses apôtres reconnaissent là l’œuvre de Dieu, Jésus attend : « Lazare est mort, et je me réjouis pour vous de n’avoir pas été là-bas, afin que vous croyiez » (Jn 11, 14). Alors il s’avance comme en procession. Et au terme de cette marche vers le tombeau de Lazare, Jésus rend grâce à son Père, dans la puissance de l’Esprit-Saint. Au dernier jour de la création, Dieu dit « Faisons l’homme à notre image » et cela est. À Béthanie, Jésus dit « Notre ami Lazare repose » et s’écrie d’une voix forte, « Lazare vient dehors », et Lazare sort au grand jour, rappelé à la vie par l’amitié du Verbe.

À Béthanie, beaucoup de juifs crurent en Jésus parce qu’ils comprirent que chaque ami de Jésus peut vivre et même vivre à jamais avec Dieu. Et vous, l’avez-vous compris ? Nous pouvons maintenant suivre le Christ dans sa Passion. Forts de l’amitié du Christ, forts de sa proximité, nous savons que la mort n’aura pas le dernier mot.