Homélie du 12e DO - 22 juin 2008

Le coup de la grâce

par

fr. Serge-Thomas Bonino

On attendait le coup de grâce et ce fut le coup de maître de la grâce, le chef d’œuvre de l’amour de Dieu. En effet : «Quand ils virent que Jésus était déjà mort, les soldats ne lui brisèrent pas les jambes, mais l’un d’eux, de sa lance, lui perça le côté» (Jn 19, 32-34). Avec ce coup de lance, la mesure est comble: tout est accompli. Rien, absolument rien, n’aura été épargné à Jésus aux jours de sa Passion. En sa chair, il a été frappé, déchiré, meurtri: en son âme, il a été humilié, rassasié d’opprobres, écrasé par la bêtise et la haine. Et voilà que maintenant, avec le coup de lance, qui récapitule et résume tous nos péchés, c’est le plus intime de sa personne qui est atteint, ce saint des saints que pour tout homme symbolise le cœur. Toute la laideur du mal s’est donc donnée rendez-vous ce Vendredi-là et s’acharne sur l’Innocent. Oui, contre Jésus «le péché s’est multiplié» (Rm 5, 20) et, avec le coup de lance, il révèle sa vraie nature, sa logique de mort. Car le péché est refus d’amour, volonté de détruire, blessure infligée à un Cœur qui s’offre et s’expose sans défense, comme c’est le propre de l’amour. A l’origine déjà, Adam avait porté la main vers l’arbre pour en arracher le fruit: aujourd’hui, un soldat anonyme s’attaque au fruit de vie suspendu à l’arbre de la Croix. A l’origine, en réponse à la transgression d’Adam, Dieu envoya «la flamme du glaive fulgurant» (Gn 3, 24), la foudre de sa colère, pour fermer l’accès au paradis. Aujourd’hui, comment Dieu va-t-il réagir à l’excès du mal que représente le coup de lance? Va-t-il de nouveau répandre sur terre le feu vengeur de sa colère?

Non. Non, nous le savons bien – et c’est le cri de victoire de saint Paul dans la deuxième lecture : «Il n’en va pas du don comme de la faute» (Rm 5, 15): «là où le péché s’est multiplié, la grâce a surabondé» (Rm 5, 20). La preuve? : «Aussitôt il en sortit du sang et de l’eau» (Jn 19, 34). «Si par la faute d’un seul, explique encore saint Paul, la multitude est morte, combien plus s’est répandu en abondance sur la multitude […] le don conféré par la grâce d’un seul homme, Jésus-Christ» (Rm 5, 15). Ce don qui est signifié par le sang et l’eau qui s’écoulent de la blessure de Jésus. Oui, le feu du ciel est bel et bien tombé sur les coupables. Toutefois, non sous la forme du feu qui consume et détruit mais sous la forme du sang qui renouvelle et purifie. Car ce sang est tout de feu. Ce sang, c’est la vie même de Jésus, une vie imprégnée du feu de la charité, une vie ardente et donnée. Et c’est pourquoi ce sang «nous purifie de tout péché» (1 Jn 1, 7). Tous nos refus d’amour sont compensés, rachetés, par l’acte d’amour infiniment plus grand que Jésus pose en notre nom sur la Croix.

Quant à l’eau qui coule du côté transpercé, c’est le Don tant attendu. C’est l’eau vive qu’Ézéchiel a vu jaillir du coté droit du temple : elle irriguait et fertilisait la Terre promise (Ez 47, 1). C’est «le Fleuve de vie, limpide comme du cristal, qui jaillit du trône de Dieu et de l’Agneau» (Ap 22, 1), fleuve dont «les bras réjouissent la cité de Dieu» (Ps 46, 4). C’est la «fontaine ouverte pour la maison de David et pour les habitants de Jérusalem, afin de laver péché et souillure» (Za 13, 1).

Ainsi à l’excès du péché répond la surabondance de la miséricorde. En effet – et c’est le point que je vous invite à méditer -, c’est précisément au moment où le péché atteint son paroxysme – à savoir le coup de lance – que Dieu révèle ce qu’il a au fond du Cœur, ce «trop grand amour» dont il nous a aimés (Ep 2, 4). «Le Seigneur passa devant Moïse et il cria : ‘Adonaï, Adonaï, Dieu de tendresse et de pitié, lent à la colère, riche en grâce et en fidélité’» (Ex 34, 6).

Le pape Jean-Paul II aimait à dire que la Divine Miséricorde est la seule digue qui puisse faire barrage à l’effroyable prolifération du mal. A l’origine, déjà, pour fonder une terre habitable, Dieu avait dû maîtriser la masse inquiétante des eaux, symbole pour les Hébreux des forces du mal, et il avait fixé à la mer une limite : «Tu n’iras pas plus loin, ici se brisera l’orgueil de tes flots» (Job 38, 11). Eh bien, aujourd’hui encore Dieu met une limite à la déferlante du mal. Flots contre flots. Mais le flot de la miséricorde qui descend de la Croix de Jésus est plus fort que le flot du péché qui monte de notre terre. Telle est la victoire du bien sur le mal.

Mais cette victoire, nous en sommes non seulement les bénéficiaires, mais nous devons aussi en être les acteurs, les participants. Nous ne pouvons nous contenter de venir régulièrement toucher les dividendes sans jamais rien investir. Alors, que faire? Entrer nous-mêmes de grand cœur dans la logique du pardon. Rien n’est simple, de façon habituelle, mais ici tout se complique, car, à des degrés divers mais sans trop d’exceptions, nous avons tous le cœur sensible, voire susceptible, au point que pour s’approcher de nous sans trop de risque, il faut, comme on dit, y mettre des gants, prendre des pincettes, se munir d’un encensoir. Et c’est un peu normal : nous avons besoin pour ouvrir notre cœur, pour donner le meilleur de nous-mêmes, d’une atmosphère de confiance et de respect pour les choses qui nous tiennent à cœur. C’est pourquoi, dès que croyons percevoir chez autrui – et Dieu sait que dans ce domaine nous sommes dotés d’un flair à faire pâlir de rage un épagneul breton – malveillance, indifférence ou incompréhension, nous sommes blessés. Alors – réaction toute animale – nous nous rétractons, nous devenons durs, agressifs, méchants. C’est comme ça. C’est la vie, dit-on! Et pourtant… Pourtant, nous savons bien que, sous peine de mort, il faut arrêter au plus vite cette spirale de la haine. Il faut donc impérativement prendre le risque de répondre au mal par le bien. Tendre l’autre joue, quoi (Mt 5, 39)!

Je sais bien que d’ordinaire nous attendons des prédicateurs expérimentés qu’ils déploient des trésors de casuistique pour neutraliser cette exigence folle de Jésus. Il y a tant de bonnes raisons de ne pas tendre l’autre joue! Tant de conditions : pourvu que la justice en soi ne soit pas lésée, pourvu que ça ne fasse pas trop mal, etc. Pourtant, je me surprends parfois à penser tout bas que si, ne serait-ce qu’une fois ou l’autre, je laissais tout simplement couler de mon cœur blessé le sang et l’eau, peut-être que je serais moins loin du Royaume de Dieu.