Homélie du 27e DO - 4 octobre 2015

Le mariage

par

Daniel Vigne

S’approchant, des Pharisiens lui demandaient : « Est-il permis à un mari de répudier sa femme ? » C’était pour le mettre à l’épreuve. Il leur répondit : « Qu’est-ce que Moïse vous a prescrit ? » – « Moïse, dirent-ils, a permis de rédiger un acte de divorce et de répudier. » Alors Jésus leur dit : « C’est en raison de votre dureté de cœur qu’il a écrit pour vous cette prescription. Mais dès l’origine de la création Il les fit homme et femme. Ainsi donc l’homme quittera père et sa mère, et les deux ne feront qu’une seule chair. Ainsi ils ne sont plus deux, mais une seule chair. Eh bien ! ce que Dieu a uni, l’homme ne doit point le séparer. » Rentrés à la maison, les disciples l’interrogeaient de nouveau sur ce point. Et il leur dit : « Quiconque répudie sa femme et en épouse une autre, commet un adultère à son égard ; et si une femme répudie son mari et en épouse un autre, elle commet un adultère. » On lui présentait des petits enfants pour qu’il les touchât, mais les disciples les rabrouèrent. Ce que voyant, Jésus se fâcha et leur dit : « Laissez les petits enfants venir à moi ; ne les empêchez pas, car c’est à leurs pareils qu’appartient le Royaume de Dieu. En vérité je vous le dis : quiconque n’accueille pas le Royaume de Dieu en petit enfant, n’y entrera pas. » Puis il les embrassa et les bénit en leur imposant les mains. (Mc 10, 2-16)

Aujourd’hui, partout dans l’Église, est lu cet évangile qu’on peut bien dire d’actualité, puisqu’il concerne le couple, le mariage, et aussi les enfants, le jour même où s’ouvre à Rome la deuxième session du Synode sur la famille. Recevons donc ce texte comme une lumière et une bénédiction, en communion avec le pape et tous les membres du Synode. Écoutons humblement le Seigneur qui nous enseigne.

Nous l’avons bien compris, au début du récit, les Pharisiens veulent enfermer Jésus dans un piège. Ils le mettent devant un dilemme et un faux problème : – soit il approuve la loi (ici, la loi de Moïse sur le divorce), et dans ce cas, Jésus n’apporte rien de nouveau ; qu’il se contente de respecter les règles établies avant lui ! – soit il s’en démarque, et alors on pourra le dénoncer comme un dangereux contestataire, comme quelqu’un qui « veut changer la religion ». Ce genre d’opposition entre l’application stricte de la loi et son changement hasardeux, ce genre de catégorie binaire est typique de notre état de pécheurs, de notre intelligence déchue. Ce clivage bien connu entre passéisme et impatience, entre juridisme et improvisation, fait partie des catégories mentales que le Christ doit purifier et guérir en nous. Elles sont vraiment un piège, non pour Jésus, mais pour nous. De fait, nous savons combien nous tombons vite, surtout sur des sujets délicats, dans les crispations, les craintes, les jugements, partagés que nous sommes entre le désir de changement et la peur du changement.

Que fait donc Jésus ? Il ne se laisse pas enfermer entre le oui et le non, entre le pour et le contre, entre la soumission à la loi et la critique de la loi. Que fait-il ? Il remonte, par la loi, aux sources de la loi, qui sont plus grandes que la loi. Il remonte aux principes qui fondent la loi. Il dissipe le faux problème pour discerner le vrai problème, et surtout, pour nous en donner la solution. Pour cela, Jésus commence par poser la question (à une question, en bon juif, Jésus répond par une autre question) : que dit exactement la loi ? Moïse vous a prescrit ceci ou cela (ici, de rédiger une lettre de répudiation), mais pourquoi ? Avez-vous bien lu, avez-vous bien compris ? Quel est le sens, l’essence, le but de cette loi ? Et d’abord, quel en a été le motif, l’occasion ?

Les pharisiens hésitent. Cette question-là, ils ne se l’étaient pas posée. Et la réponse que Jésus leur fournit est encore plus inattendue : « C’est à cause de la dureté de vos cœurs que Moïse a permis de répudier son conjoint. » Le vrai problème, leur dit-il, c’est la « sclérocardie » cette maladie qu’on ne trouve pas dans les dictionnaires médicaux, mais qui fait plus de mal que toutes les autres. Cette dureté de cœur qui provoque les ruptures conjugales, quand le cœur des époux se brise et que leur unité se déchire. Mais qui est présente aussi dans le regard que l’on pose sur ces ruptures, soit avec une sévérité excessive, soit avec une tolérance douteuse. Contre ce mal, les lois sont impuissantes, car elles ne changent pas le cœur. Elles lui restent extérieures. Elles sanctionnent les infractions avec plus ou moins de sévérité ou d’indulgence, et parfois de complaisance. Mais elles ne guérissent pas.

Le Christ connaît mieux que personne le fond du problème, les méandres où s’enferment nos cœurs. Il diagnostique parfaitement le mal. Ainsi la répudiation, c’est-à-dire le renvoi du conjoint, est ici clairement considérée comme une fausse solution, même si Moïse l’avait autorisée. Le rejet de l’autre, en tant que trahison et reniement, est rejeté par Jésus, parce qu’il blesse le fond même, le principe de l’amour conjugal. Mais on doit remarquer qu’il n’est rien dit ici de celui ou de celle qui est victime de ce rejet. Ni de la façon dont le coupable pourra être pardonné, et à quelles conditions. Ces questions, sans être secondaires, restent secondes par rapport au principe qui les éclaire, et qui est premier. Si l’amour a des zones d’ombres, c’est parce qu’il est d’abord une Lumière.

C’est vers cette lumière que le Christ nous tourne aujourd’hui. Il fait bien mieux qu’identifier ou dénoncer les problèmes, il offre la solution. Il vient soigner, relever, guérir. Et pour cela il remonte aux sources de l’amour, au commencement de la création. Il cite la Genèse, ce magnifique récit que nous avons entendu en première lecture : Ève tirée du côté d’Adam, et Adam tiré de son sommeil, littéralement extasié. « Ah ! celle-ci est la chair de ma chair ! » Oui, elle est sa moitié, sa pareille, quoique différente. Ils sont un tout en étant deux. Oui, le couple humain, l’unité de l’homme et de la femme, est une réalité mystérieuse et sainte. Oui, entre eux, l’amour est possible, l’amour existe. Si nous lui faisons confiance, il sera durable, il sera fécond ! Nos familles sont l’écrin d’un trésor divin. C’est ce trésor qu’il s’agit, tous ensemble, frères et sœurs, dans la diversité de nos vocations car elles sont toutes nuptiales, de protéger, de sauver, de transmettre. C’est ce fleuve qu’il s’agit de faire couler comme une bonne nouvelle.

Et puisque la fin de cet Évangile nous en donne l’occasion, regardons encore avec attention les enfants nés de cet amour. Jésus les bénit, et à travers eux nos familles. Comme des rameaux bien verts sur des troncs vieillissants, comme des fleurs qui sont la promesse des fruits, ils nous invitent à l’espérance. À ces enfants, transmettons le goût, la sève de l’amour. Et osons croire, pour eux et nous, pour nos familles et malgré toutes les difficultés, que les sources de l’amour, que les forces de l’amour, que les victoires de l’amour nous sauveront de toutes nos désespérances.