Homélie du 22e DO - 28 août 2011

Prendre sa croix

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Jésus nous interroge en creux: Qui est le maître intérieur qui régit ta vie, celui pour lequel tu es prêt à offrir ta personne? Évidemment, encore tous chauds des lectures de dimanche dernier, nous répondons: Seigneur, tu es le Messie, le Fils du Dieu vivant. C’est toi qui as les paroles de la vie éternelle! Et il nous répond Si je suis le Maître qui régit ta vie, si tu veux marcher derrière moi, renonce à toi-même, prends ta croix et suis moi.

Seigneur, je ne comprends pas. Tu es le Fils du Dieu vivant, tu peux tout, tu veux nous conduire au bonheur éternel. Pourtant tu viens de nous dire qu’il faut que tu souffres, que tu meures et que tu ressuscites. Pire, tu dis que si je veux te suivre, je dois renoncer à moi, perdre ma vie, prendre ma croix, cet instrument de torture! La souffrance est pourtant un mal qu’il faut combattre! Tu nous le montres sans cesse. Non, vraiment à vues humaines, cela n’a pas de sens. La mission du prophète Jérémie ressemblait à cela d’ailleurs. Tout comme ta Passion: Accomplit-on les promesses de Dieu en se laissant mettre à mort? En tout cas, pas à vues humaines.

Et voici Jésus qui me répond: Passe derrière-moi, tes pensées ne sont pas celles de Dieu. C’est vrai, les pensées de Dieu ne sont pas nos pensées. Nos pensées, les voici: La croix nous fait peur parce qu’on voit ce qu’elle va nous demander comme efforts. Et selon nos pensées humaines, nous regardons d’abord, ce que cela va nous coûter. Pour se motiver, on a essayé d’y trouver des raisons rationnelles. Porter le poids culpabilisant de nos fautes et ainsi expier, s’amputer par mépris du monde et des affections humaines de notre capacité d’aimer et ainsi prouver que le Ciel était vraiment important. Mais tout cela fleure le marchandage (peut-on gagner le ciel?)! La croix nous répugne aussi parce qu’elle semble signifier que nous sommes d’éternels masochistes? Ou comme le disait Nietzche d’éternels vaincus? Alors, nous essayons de nous arranger avec cette croix, de faire comme Jérémie avec la Parole de Dieu, de la mettre dans un coin, de la contenir.

Les pensées de Dieu, les voici: C’est la logique de l’amour qui va jusqu’au bout, qui est prêt à tout pour sauver ce qui était perdu. Il ne regarde pas à la dépense, il ne calcule pas: il regarde l’homme qu’il veut sauver. Il prend la croix sur ses épaules parce qu’il nous aime: Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu’on aime. Si le Christ a accepté de mourir c’est parce qu’Il sait le prix de la vie. Et sa joie, c’est de savoir que nous allons avoir la vie, que nous sommes libérés du péché. Alors, il ne regarde pas ce que ce que cela va lui coûter. Il nous regarde, nous. Comme il faut aimer! Il nous demande d’entrer dans la logique de cet amour, une logique paradoxale – il s’agit de perdre sa vie pour la trouver – mais qui va transformer notre vie et la renouveler.

Il faut donc entrer dans les pensées de Dieu. Comprendre l’amour qui va jusqu’au bout pour jaillir en source d’eau vive dans notre cœur. Et, comme Jérémie, être séduits par cet amour et vouloir y prendre part. Il n’y aura aucun masochisme, aucun marchandage, aucun mépris du monde mais une réorientation profonde de notre vie. Offrant, comme nous y exhorte saint Paul, nos personnes à Dieu, nous lui permettrons de nous faire participer à son amour pour nos frères, à cet amour sauveur et rédempteur, à cet amour qui se donne, pour tous ceux qu’Il aime et que nous aimons avec Lui.

Alors nous prendrons notre croix, c’est-à-dire que nous croirons sans cesse à la capacité de l’amour de faire toutes choses nouvelles. Nous ne laisserons plus la rancune envahir notre cœur, pas plus que la haine, la jalousie, les médisances, le mensonge, que sais-je? Voilà la croix. Nous chercherons à aimer comme Jésus a aimé: gratuitement, sans compter, toujours en premier, en servant, en pardonnant sans relâche. Voilà la Croix. Nous donnerons tout parce que c’est ainsi que l’on est vainqueur. On ne sauve sa vie qu’en la perdant, qu’en la donnant à fonds perdus. Voilà la croix.

Nous deviendrons disciples, nous serons vainqueur de cette victoire qui est celle de l’amour de Dieu qui se communique à notre propre cœur et lui donne la force d’aimer, de se donner, de se perdre pour les autres. Nous participerons à la victoire de Jésus sur le mal, par le poids d’amour que nous mettrons dans nos relations. Elle est là notre croix. Mais cela ne sera possible qu’en regardant l’amour de Jésus, qu’en comprenant que c’est l’amour seul qui donne sa signification à ce que nous vivons. Alors, nous comprendrons la croix de Jésus comme la source d’où surgit un nouvel amour, un amour que nous ne connaissions pas.

En Herzégovine, quand un jeune homme songe à se marier, on lui dit qu’il a trouvé sa croix, celle qu’il doit aimer et porter, celle qu’il ne peut pas abandonner et qu’il doit chérir parce que la croix nous rappelle l’amour vrai et total, l’amour absolu. Le jour du mariage, les fiancés apportent à l’église un crucifix qui sera béni. Au moment de l’échange des consentements, la fiancée pose sa main droite sur la croix. Le fiancé pose sa main au dessus et ainsi unies, les deux mains ont la croix comme fondation. Après l’échange des consentements, le prêtre noue les mains autour du crucifix avec son étole. Les époux embrassent alors la croix parce qu’ils ont compris qu’elle est la source de leur amour. Leur amour est transformé, renouvelé, par l’amour du Christ sur la Croix. Les époux comprennent qu’abandonner, trahir l’autre, c’est abandonner, trahir la source de leur amour. Ils comprennent à l’inverse qu’en gardant la croix, ils pourront y puiser comme à la source toujours nouvelle de leur amour. C’est pour cela qu’après la cérémonie les mariés portent le crucifix à la maison et l’accrochent à la place d’honneur. Il devient ainsi le lieu de prière de la maison. Et si nous choisissions ainsi la croix? Et si nous en retrouvions le sens?